Prix Marcel Duchamp 2018 : Clément Cogitore

La communication de la liste des nominés pour le prix Marcel Duchamp 2018 est l’occasion de revenir sur le travail de Clément Cogitore, un des quatre artistes sélectionnés.

« Je pense que l’univers est à 97% rationnel. Mais c’est dans les 3% restant que se situe mon travail d’artiste et de raconteur d’histoires : on s’invente des récits pour cohabiter avec ce que l’on ne comprend pas. », Clément Cogitore.

Voguant entre cinéma et arts plastiques, Clément Cogitore, né en 1983, réalise une production artistique qui mêle vidéos, films, installations, performances et photographies. Au cœur de son travail, il explore la question de la cohabitation des hommes avec leurs images.

Ce « créateur d’images » nous offre des illustrations à la fois dérangeantes et fascinantes. Il puise dans l’iconographie religieuse et le registre des images des médias contemporains pour traiter de la question du rituel, du sacré et de la foi. Ses œuvres génèrent des esquisses de la réalité et de la fiction, toujours délicates à intercepter pour le spectateur. Ces récits épiphaniques et fantastiques nous emmènent dans un imaginaire où réalité et fiction se confondent, où surnaturel et surréalisme défient la raison. Chaque élément semble investi d’une dimension sacrée et fascinante. Laissant la frontière osciller entre le vrai et le faux, le regardeur plonge dans les images. C’est à lui que détient le choix de saisir la réalité ou la fiction. Ses travaux se logent entre le documentaire, la fiction et la métaphysique. Le visible et l’invisible y sont en constante ambivalence.

L’intérêt de l’artiste pour la peinture religieuse lui vient des grottes de Lascaux et Chauvet. Certaines des peintures que l’y trouve résultent d’ombres projetées sur les murs. C’est peut-être de cette inspiration que nous vient l’univers magique et spirituel de Clément Cogitore. Puis, son séjour à l’Académie de France à Rome-Villa Médicis en 2012 lui a permis de développer son travail. Il y a joute les aspects du théâtre, du clair-obscur et d’évoquer des noms de l’Histoire de l’art, tels que Caravage et Rembrandt, tout en y ajoutant une touche de contemporanéité.  Au fil de ses œuvres, quel que soit le médium utilisé, la mise en scène, les gestes, les décors et la direction, provoque une forme de théâtralité baroque.

Certaines photographies, appelant à plusieurs époques différentes, dévoilent la métaphore de la citation de Leon Battista Alberti, selon laquelle le tableau « est une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire ». Celle-ci se décuple ici : Clément Cogitore nous offre plusieurs fenêtres ouvertes sur différentes périodes historiques ainsi que sur différents mondes, imaginaires et réels.

 

Série « Digital desert » 2015, serie de 11 photographies, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober.

Un thème récurrent dans le travail de Clément Cogitore est celui de la guerre. Pourtant, le traitement qu’il donne aux images de combats et de l’armée est unique. Ce n’est pas d’emblée l’horreur qui nous est montrée, mais des images subversives. Pour cette série, l’artiste nous propose une nature morte, déposée en plein-air. Les différentes photographies nous rapprochent plus ou moins des éléments photographiés. On y découvre alors le dépôt au sol d’uniformes militaires, dans un environnement désert. Inspiré du motif militaire de camouflage américain « digital desert », Clément Cogitore confond la matière des uniformes et celui du paysage. Puis, ils se distinguent finalement par l’agrandissement du grand format. Il interroge ainsi les questions de la visibilité et de camouflage grâce à une représentation d’un conflit moderne et non une image documentaire.

Le motif des uniformes militaires permet aux soldats de ne pas être repérés par les drones. Question de la disparition, également portée par l’artiste dans le film Ni le Ciel Ni la Terre.

 

Ni le ciel ni la terre, 2015, Long-métrage, fiction – 1h42 – Couleur – DCP, Afghanistan 2014.

Son film Ni le ciel Ni la terre de 2015 nous emmène en guerre d’Afghanistan. Mais là où de nombreux films de guerre nous montreraient l’horreur et le pathos des conflits, celui de Clément Cogitore nous dévoile les affects de la perte de repère. Le capitaine Antarès Bonassieu (Jérémie Renier) et sa section sont affectés dans une zone du Wakhan. Dans cette frontière du Pakistan, ils ont la mission de surveiller les alentours de la vallée. Une nuit, des soldats commencent à disparaître mystérieusement.

Le film a reçu de nombreux prix dont celui de la Fondation Gan, lors de la semaine de la critique au Festival de Cannes 2015, et le prix du meilleur film à l’Obrero International Film Festival 2015, Motovun International Film Festival 2015 et au Festival international du film d’Aubagne 2015.

 

Les indes galantes, 2017. Vidéo, 6 min. Edition 4/5.

Cette vidéo est une confrontation de plusieurs univers dont la symbiose offre un univers intemporel. Il s’agit de l’adaptation d’une partie du ballet Les indes galantes de Jean-Philippe Rameau, avec le concours de danseur de Krump et de trois chorégraphes : Bintou Dembele, Grichka et Brahim Rachiki. Le Krump émerge aux Etats-Unis à la suite des émeutes raciales de 1992. Les mouvements du Krump sont des éléments inspirés des arrestations policières ; pacifique, le Krump est, pour ses créateurs, un don de Dieu. Déposé sur cette musique baroque, le ballet captive et envoute le regard.

 

Déposition, 2014, photographie C-Print, 120×100 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

We Are Legion, 2012, photographie C-Print, 120×100 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

 

Annonciation, 2012, C-Print, 120×100 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

 

Atelier, 2014, C-Print, 120×100 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

 

Le Chevalier Noir (1), 2012, C-Print Vernis Ultra gloss, 170×90 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

Moins connues que son travail cinématographique, les photographies de Clément Cogitore posent également les questions du sacré. En effet, sacralisant les images quotidiennes et désacralisant les images religieuses, l’artiste affirme que « ce sont précisément ces deux positions qui sont illustrées dans We Are Legion et Annonciation. L’idée est, à travers la mise en scène, de capturer un moment et une situation qui, à partir d’éléments de la vie quotidienne se révèlent être les signes d’une réalité cachée ». En glissant un détail de fiction, il déjoue des scènes du réel : un groupe d’hommes devant une grotte d’où s’échappe de la fumée, des personnes autour d’un feu dont certaines portent un masque des Anonymous, un chevalier dont l’armure emprunte à des différentes époques des éléments technologiques …

Ces nouvelles images hybrides nous troublent aussi bien qu’elles nous transportent : un chevalier évoquant un CRS, un déjeuner champêtre appelant au Déjeuner sur l’herbe de Manet et ponctué de la figure du hacker, des clairs obscurs provoquant une théâtralisation et cette présence récurrente du feu qui est pour l’artiste ce par quoi tout a commencé. Il explique que « dans les temps anciens, les hommes se perchaient dans une grotte au crépuscule, se blottissant autour des feux qui les protégeaient des animaux sauvages. À l’extérieur de la grotte, il faisait sombre et froid, et le monde était un endroit dangereux et brutal. Ils racontaient des histoires, et la lumière projetait des ombres sur les murs, illustrant leurs histoires. C’étaient des images futures. »

Par une intervention minimale, ces images connues de tous sont modifiées et recrées. L’artiste redistribue les codes et les signes qui sont ancrés dans notre mémoire et pose alors la question de la perméabilité des mondes.Le spectateur peut alors imaginer et créer sa propre fiction.

 

Zodiaque, 2017, photographie C-Print 110,5 x 147 cm, courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

 

Ghost Horseman of the Apocalypse in Cairo Egypt, 2017, photographie C-Print. 57,7 x 120,9 cm, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober

L’intervalle de résonance, 2016, Courtesy de l’artiste et de la galerie Eva Hober.

 

Le critique Dominique Païni évoque un héritage dadaïste et l’évolution des échanges entre cinéma et arts plastiques en expliquant que « les artistes de la génération des années 2000 qui empruntent le cinéma n’ont pas le sentiment d’un quelconque exode transgressif ni d’être des voyous de l’art tels Picabia, Léger ou Duchamp qui en eurent la jubilante volonté dans les années 20 au moyen de leur Entracte, leur Ballet mécanique et anémique[1] ».

Les travaux de Clément Cogitore ont été sélectionnés dans de nombreux festivals de films internationaux, récompensés à plusieurs reprises et également exposés dans beaucoup de musées et centres d’arts (Cannes, Aubagne, Palais de Tokyo, Centre Georges Pompidou, MoMA New-York…).

Retrouvez les travaux de Clément Cogitore sur son site :clementcogitore.com

Tendrement,
Lise Demeyer,
Le Beau Bug.

[1] Dominique Païni, « Le calme critique de Clément Cogitore », dans Clément Cogitore : Atelier, Presses édition du Réel, 2014.

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