Mulholland Drive de David Lynch

Au nord de Hollywood, dans les ténèbres de la nuit, une limousine noire et teintée serpente le long d’une route isolée. Sur la banquette arrière une femme brune en robe rouge. Une collision mortelle va mettre en branle une série d’événements mystérieux et cataclysmiques. Voici le point de départ d’un film particulier de David Lynch qui laisse une place d’importance à l’interprétation du spectateur. Ce film appartient à la famille de ceux pour qui un seul visionnage ne suffit pas. En effet, à chaque visionnage vous aller découvrir un nouvel élément qui vous avait échappé précédemment.

Bien que considéré comme l’un des plus grands films américains sortis au soir du 20ème siècle, le neuvième long métrage de Lynch fut en fait une sorte d’accident. Ou plutôt la somme d’une succession de mésaventures. Initialement conçu comme une série télévisée Mulholland Drive vit le jour au printemps 1999 sous la forme d’un pilote de 94min commandé par la chaine ABC et devait marquer le retour de Lynch à la télévision. Mais devant l’insatisfaction du diffuseur le projet fut abandonné. Cependant le destin de ce film était tout autre. StudioCanal, 18 mois après le refus d’ABC, acheta les droits, doubla le budget, et remit Mulholland Drive sur les rails.

Alors que Naomi Watts reconnaissait n’avoir jamais lu le script final avant d’endosser le rôle de Betty Elms car à la base elle fut engagé sur son charisme, les autres acteurs avouèrent par la suite ne pas avoir saisi le sens de l’intrigue. Toutefois, malgré cela Mulholland Drive passa d’un pilote refusé à un long métrage de 147min dans sa version définitive et une synthèse anarchique entre rêves et cauchemars.

Il s’agit là d’un film considéré par beaucoup comme le chef d’œuvre de Lynch : en 2001, l’accueil critique fut unanime, et le réalisateur d’Elephant man décrocha une nomination pour le meilleur réalisateur aux Oscars et le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes la même année.

Inimitable puzzle cinématographique, ce film est voué à être disséqué et ré-assemblé ad vitam eternam. C’est un film à explorer et explorer, toujours et encore ; voyage intensément insaisissable, graduellement jouissif qui exige moult visites, mais n’oblige jamais le spectateur à atteindre la même et unique destination.

En ce sens, Mulholland Drive est une œuvre cinématographique totale : une collision de l’art et du théâtre qui transcende le cinéma en un dense amas de nuances narratives énigmatiques. Bien que présenté comme « une histoire d’amour dans la ville des rêves », ce film de Lynch est par essence et en partie un hommage éponyme aux légendes et legs qui définissent Los Angeles comme l’indépassable métropole de l’espérance et de l’ambition.

En effet, les clins d’œil de Lynch à de véritables histoires criminelles qui hantent encore la ville sont sans équivoque ; la plus célèbre affaire non résolue étant celle du meurtre de Black Dahlia, jeune femme de 22 ans dont le cadavre égorgé fut découvert au sud de L.A. en janvier 1947. Cette femme se faisait appeler Betty comme le nom donné par Lynch au personnage de Naomi Watts. Cette Betty est une âme torturée, une femme au bord de l’effondrement mental dont le regard déformé fonctionne comme unique point de vue du film. Son monde est un monde composé d’une galerie de personnages bizarres et perfides, mais c’est la relation entre Betty et la femme brune incarnée par Laura Elena Harring, qui distille un mélange capiteux de fantasmes et d’illusions entrainant le public dans un rendez-vous érotique.

Quel est donc, si tant qu’il existe, l’objectif suprême de Lynch ? Mulholland Drive est-il une simple observation de la valeur réelle de la culture « people » en tant que marchandise, ou invite-t-il à une plus grande considération de ce que signifie être un individu dans un environnement dépourvu de véritable identité ?

David Lynch et le Beau Bug vous invitent à vivre un choc hallucinogène des sens qui vous suivra longtemps après le générique de fin.

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