L’interview de Ludovic Florent – La séduction par l’image

André Malraux a dit que “l’art c’est le chemin le plus court de l’homme à l’homme” et c’est exactement ce que les réalisations de Ludovic Florent, auteur photographe, nous renvoient! Les photos de l’artiste ne révèlent effectivement que des corps, leurs membres ou encore des visages, en bref des figures humaines. En écoutant ce que le photographe a à dire nous pourrions même aller jusqu’à avancer que le cheminement de son travail est le fruit d’une rencontre avec ses sujets, une découverte de l’autre et de lui-même. Pour vous, lecteurs touchés pas ses photos, il vous sera facile de deviner le message qu’il nous fait partager, encore une question d’échanges humains. Enfin, l’artiste a accepté de nous dévoiler un peu de sa personne, de ses idées, voir même de ses failles à travers un panel de réponses plus ou moins intimes. Ludovic Florent, se décrivant lui même de “très bavard”, permet l’aboutissement d’un copieux échange. Cet échange particulièrement passionnant, le Beau Bug vous invite à découvrir un amoureux de la beauté: celle du corps et de l’âme… 

Qu’est ce qu’un auteur photographe? Votre travail consiste à être un auteur qui écrit par la photo? Ou un photographe qui raconte des histoires?

“En fait en France on n’aime pas les choses simples.. du coup, il y a deux façons d’être photographe professionnel, deux statuts. Il y a celui d’artisan photographe, qui est le statut le plus commun, lié à une activité commercial. Ensuite il y a celui d’auteur photographe, qui est celui que j’ai choisi, qui est orienté artiste. Du coup, désolé. Ce n’est pas pour une raison poétique que je me dis auteur photographe! Toutefois, cela donne quand même un sens à ce qui nous anime en photographie. Lorsque l’on choisit d’être auteur, c’est parce qu’on est plus animé par une recherche personnelle artistique que le côté purement mercantile.”

Outre le corps de la femme récurrent dans vos projets, avez vous un message à faire passer? Un sens caché derrière ou une histoire à raconter?

“Mon travail se veut être quelque part militant. En effet, je suis attaché à avoir une approche humaniste dans les images que je produis. Nous sommes dans un monde de gavage d’images et le corps de la femme y est surexploité à des fins commerciales, où le désir charnel est mis en avant pour entraîner l’acte d’achat! Il y a des grosses dérives, et je le ressens comme une forme de violence fait à leur égard. De par mon travail, je cherche à le dénoncer. Je souhaite montrer la beauté de la femme telle qu’elle est: naturelle, sensuelle, fragile et sensible, mais forte gracieuse, affirmée et libre.”

electra

electra pour “poussières d’étoiles”

Pour revenir au corps de la femme, pourquoi le corps féminin exclusivement? (sauf apparitions discrètes d’hommes dans certaines séries)

“Il est beaucoup plus difficile de trouver des hommes qui acceptent de se dévoiler. Les hommes sont, contrairement à ce que l’on peut croire, bien plus pudiques que les femmes. Mais si l’occasion se représente de travailler avec des hommes, je le ferai avec beaucoup d’enthousiasme.”

polaris, guide de la nuit

polaris, guide de la nuit pour “poussières d’étoiles”

 

Expliquez vous cette fascination pour le corps féminin vous menant jusqu’au fil conducteur de votre travail?

“Avant de parler de corps féminin, je dirai que je suis passionné par les gens. Je trouve que beaucoup sont beaux, ont du charisme, du charme et sont intéressant à découvrir. Souvent je croise des gens dans la rue et je me dis que j’aimerai les photographier, car je ressens quelque chose chez eux à mettre en avant, c’est fascinant. J’aime les temps d’échanges lors des séances, j’aime saisir la personnalité des personnes qui sont face à moi, sentir leur sensibilité et prendre le temps d’avoir cette vraie intimité avec eux. Je dirais par ailleurs que la nudité est le chemin le plus court vers l’âme. Nos habits sont un marquage sociétal, quelque part nous sommes au quotidien un personnage que l’on joue en public, et derrière lequel on se réfugie. Lorsque l’on supprime tout cela, le lien est plus direct vers sa vraie individualité. On est bien-sûr bien plus fragile, mais si l’on accepte de se mettre dans ce danger là, on donne bien plus de soi. C’est ce cheminement là qui est intéressant de mon point de vue.”

le baiser mortel du scorpion

le baiser mortel du scorpion pour “poussières d’étoiles”

Les femmes que vous choisissez sont-elles sélectionnées pour votre projet (pour une idée précise)? Ou, au contraire, l’induisent-elles? Vous inspirent-elles?

“Il y a un peu de tout cela en même temps. J’aime d’un côté travailler avec des danseuses, car elles ont une maîtrise inégalée de la grâce de leur corps, et d’un autre côté, aussi des modèles débutantes ou amateurs, car elle ont beaucoup de fraîcheur, de la maladresse, c’est sûr, mais elles sont clairement plus naturelles que des professionnelles qui sauront vous jouer des émotions avec beaucoup plus de convictions, mais c’est du jeu, pas du ressenti. Je préfère capturer une émotion vraie, même si elle est moins intense que quelque chose de faux. J’aime l’idée de collaboration. Généralement, je pose une ambiance, un thème, et je laisse la personne évoluer dedans. J’essaye d’être très peu directif, ce qui peut être déstabilisant, mais par ailleurs impose au modèle d’aller chercher des choses en soi. C’est cela que j’essaye de capturer. Mon travail est finalement de mettre en confiance, et ensuite de saisir les instants d’humanité qui me sont donnés.”

 Se prêtent-elles facilement au jeu? (celui de se mettre à nue)

“Pour certains projets, c’est une donnée de base, donc elles y sont préparées à l’avance et cela se passe très bien même si il faut être conscient à chaque instant que ce n’est une situation normale et veiller à ce que la modèle ne soit nue que le stricte nécessaire aux besoins de la séance et des images que l’on souhaite faire. La pudeur est quelque chose de très personnel, qui n’a rien à voir avec la beauté subjective. Tout le monde a ses petits complexes, même et je dirai presque plus encore, de très jolies filles. Il faut composer avec et ne pas le nier. Par les échanges que l’on peut avoir, on arrive à le cerner. Il faut savoir jouer subtilement avec pour permettre à son modèle de se dépasser, mais sans le bloquer. Et surtout, se je dois donner un conseil à des photographes voulant s’essayer au nu, il ne faut pas brusquer les modèles, ne jamais insister! Leur corps leur appartient, nous photographes ne sommes que les témoins d’un moment de leur vie, il faut toujours garder ce recul là, le respect est la base de toute relation humaine quelle qu’elle soit.”

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série Chrisalide

Vous est-il déjà arrivé des moments gênants? des anecdotes croustillantes?

“Une fois je faisais des nus de nuit en ville dans une petite ruelle avec une danseuse. Arrive une moto plutôt rapidement. La danseuse n’a pas le temps de renfiler sa robe et arrive juste à se mettre sur le perron d’une porte avec se robe devant elle qu’elle tient dans ses bras. Le motard s’arrête, descend de moto et dit à la danseuse le ton vraiment gêné “je suis vraiment désolée mademoiselle.. mais c’est ma porte, j’habite là!” C’était finalement lui le plus gêné de nous tous! On en rigole encore de temps en temps elle et moi.”

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série Chrisalide

 Avez vous photographié autre chose que  des corps dans vos débuts?

“Finalement je me suis très très vite tourné vers ce que je fais maintenant, et de manière totalement exclusive. Je pense que “photographie” est un terme bien trop générique, qui contient des spécialisations très pointues et qui demandent pour chacune des compétences très différentes. Je préfère pour ma part me concentrer sur ma spécialité de prendre en photo l’humain et aller au bout de la démarche plutôt qu’être polyvalent et m’égarer. Je prends l’habitude de me décrire comme un portraitiste. On assimile souvent le portrait à un plan rapproché du visage, alors que faire un portrait, c’est faire une photo d’une personne quel qu’en soit finalement le cadrage et la mise en situation. Je suis donc portraitiste.”

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série Crisalide

Cherchez vous à exposez le corps féminin sous un angle de vue particulier ou, au contraire, à le montrer tel qu’il est?

“En plus du fond dont j’ai parlé dans les questions précédentes, je voudrais ici ajouter quelques notions sur la forme. Je suis extrêmement attaché à la lumière. Une belle lumière habille le corps, en révèle subtilement les courbes, en cache une partie pour laisser une dose de mystère. La lumière est primordiale pour le photo de nu. Par ailleurs la retouche est une composante, hélas, incontournable de nos jours. Je dis hélas car je n’aime pas ça. Je préfère passer du temps au studio qu’au labo devant mon ordi. En plus c’est très chronophage. Il s’agit toutefois d’une touche finale pour sublimer une image déjà aboutie à la prise de vue. Bien sûr, les corrections à apporter ne sont pas de redessiner complètement numériquement le corps de la modèle, ce qui est devenu une pratique courante qui m’exaspère.”

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série Spectral

 

En observant les diverses séries que vous exposez sur votre site internet on peut discerner un mélange de sensualité et d’épouvante (notamment pour les séries chrysalide, spectral et deep water, des suites qui personnellement, m’évoquent l’étouffement, le sang et la noyade) vous l’expliquez?

“Pour ce qui  concerne Chrysalide, c’est clairement voulu. J’ai commencé cette série en 2011, à une période de ma vie où j’étais proche  de la dépression. Ma situation personnelle était très compliquée, je me sentais prisonnier de ma propre vie. Le chrysalide et le passage de la chenille au papillon. Et je ressentais cette envie de me libérer de mes carcans, de prendre mon envol, et de crier le mal que je vivais à ce moment là. Il est est ressorti cette série. Cette série n’est pas terminée et reste une friche à creuser.”

“Pour Deep Water, les teintes de la piscine qui avait des revêtement en inox, jouent beaucoup sur cette impression mortifère, mais ce n’était pas consciemment voulu comme tel. Mais certains vous diront qu’il n’y a pas de hasard.”

“Pour ce qui concerne Spectral, mon propos est lié à mon questionnement sur ce qu’est l’humanité aujourd’hui.  Nous de venons des “objets” tiraillés entre des rythmes effrénés, de la surconsommation maladive, une fuite en avant qui ne peut nous mener ailleurs que dans le mur… et du coup, alors qu’on n’a jamais été confronté à autant d’abondance, on la gaspille stupidement. Paradoxalement tout cela ne crée pas plus de bonheur et de sérénité, bien au contraire nous perdons nos repères et devenons finalement tristes! J’ai voulu parler de cela avec cette  série…. où l’homme fini par devenir une sorte de mutant humanoïde qui a perdu son âme et râle aux abois!C’est en effet une vision pas très optimiste et la finalité ne peut en être, c’est vrai, que funèbre, représenté ici effectivement par cette couleur rouge-sang.”

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série Spectral

En poussant encore plus loin d’un point de vue philosophique, voir même psychanalytique… Les peurs et les désirs sont, pour Freud, rangés dans une même zone de l’inconscient: la çà et l’art,  un moyen de refouler ce qu’il contient. Vous sentez vous concerné par cette thèse?

“Je suis convaincu de ce que vous avancez. Consciemment ou pas, nous mettons dans nos travaux artistiques une part de soi profond. Cela permet aussi d’élever sa conscience, d’en apprendre et de travailler sur soi. Les choses faites instinctivement sont le fruit de notre inconscient . C’est parfois douloureux d’en prendre conscience, mais c’est une belle aventure qui aide à se construire. C’est la quête de toute une vie…

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série Spectral

Projet en cours ou à venir?

“Oui, toujours beaucoup plus de projets en tête que de temps pour les réaliser. En ce moment, je suis en train de prendre un peu de recul face à la photographie numérique. Elle devient beaucoup trop “grand public” à mes yeux et je me questionne sur la finalité d’avoir des disques durs pleins d’images qui ne sont que des 0 à 1 virtuels. Je me tourne donc vers le chimie. Mais je ne fais que peu de plans film argentique, je me fascine pour des procédés anciens. Je travaille en ce moment les ambrotypes ( le collodion humide était une pratique photographique de la deuxième partie du XIXème siècle). J’aime cette idée de repartir de l’origine des choses. Je veux par ailleurs continuer à travailler sur les thèmes de la danse et sur le portrait.”

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série Deep Water

Votre technique photographique privilégiée? 

“J’affectionne particulièrement les ambiances sombres, des fonds noirs, des lumières plutôt à contre-jour. J’ai les yeux très clairs et suis souvent ébloui, c’est pourquoi, certainement je me sens beaucoup plus à l’aise dans des ambiances très sombres.”

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série Deep Water

Si vous avez quelque chose de particulier à signaler au public, quelque chose qui vous concerne, qui vous est propre ou même que vus avez envie de raconter?

“Mes photos sont souvent exposées en galerie, mais pouvoir s’offrir une oeuvre n’est pas un acte anodin. Il faut “assumer” de mettre en avant cette image dans son salon, avoir l’adhésion de son conjoint (contrairement à ce que l’on pourrait d’ailleurs croire, mes clients sont plutôt des clientes). De plus, le coût d’un beau tirage est souvent un frein. Je suis très sensible à cela, et j’aime l’idée qu’on puisse s’offrir une partie de mon travail, même si l’on n’a pas la possibilité de s’offrir une oeuvre. Pour cela je viens de sortir un livre sur ma série “poussières d’étoiles” ainsi que  des portfolios de cartes au format 15 x 21, qu’on peut encadrer chez soi à moindre coût.

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série Deep Water

Qu’est ce qu’un Beau Bug pour vous?

“Le beau bug, c’est quand vous avez tout fait comme d’habitude, et qu’un problème technique quelconque fait que vous n’avez pas la photo au final! J’appelle cela, de mon côté, la part des anges…”

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série Immersion

La nudité, l’éthique, la beauté, l’image, la femme et l’homme sont  des sujets phares de notre société et Ludovic Florent semble les traiter avec grande humilité. Pouvant s’avérer sensibles à aborder, le photographes y répond pourtant avec aisance et affirmation. Conscient des enjeux d’aujourd’hui l’artiste s’inscrit donc, sans aucun doutes, dans une démarche militante bien à lui. Ici, l’art comprend donc une définition passionnante au croisement du beau, de l’humain et de l’activisme.

Histoire de nous épater jusqu’au bout, ce personnage au grand cœur s’avère être un artiste complet! En plus d’être photographe, Ludovic Florent se dévoile un peu poète, un peu philosophe, un peu (beaucoup) humain. un beau mélange pour une personnalité belle et bien artistique….

Coup  de pub! Si vous aussi vous vous retrouvez séduit par son travail et que vous avez bu ses paroles, le beau Bug vous invite à découvrir son livre Poussières d’étoiles, d’aller voir son exposition à la galerie Hegoa de Paris ou tout simplement de visiter son site web http://www.ludovicflorent.fr/#home !

Tendrement,
Clémentine Picoulet,
Le Beau Bug