L’INTERVIEW DE TERRENOIRE

Crédits Photo : Inès Karma

Pour la sortie de leur album Les Forces Contraires, Terrenoire, le duo brûlant, nous a dit comment faire. Avec eux, on sait que là où elle est, la musique sauve des vies, qu’elle les enchante du moins et que jusqu’à notre dernier souffle, on chantera ces airs qui nous font revenir à la vie. Théo et Raphaël nous rassurent, nous émeuvent et sont pleins de ressources. De leur terre naissent de grandes choses et les récoltes sont fabuleuses.

1. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Raphaël : Raphaël et Théo Herrerias, respectivement 30 et 24 ans, on est à nous deux le duo Terrenoire. Nous sommes frères et faisons de la musique et des chansons avec des machines.

2. Comment définiriez-vous votre musique ? Électronique ?
Théo : C’est un peu comme Bon Iver : ce sont des chansons avant tout, auxquelles vient s’accoler de l’intelligence productionnelle mais ce n’est pas vraiment de la musique électronique. Il y a plus de chance que l’on fasse un album de folk qu’un album de techno instrumentale.

Raphaël : Pour l’instant, on fait ça à l’ordinateur parce qu’on aime cet instrument et qu’il est hyper facile à utiliser. C’est exactement ce que dit Théo, si un jour on veut rajouter plus d’instruments, on en enregistrera plus. Ce n’est pas figé, au contraire. Je pense qu’on va explorer plein de choses et les albums seront tous très différents les uns des autres.

3. Votre nom de groupe, Terrenoire, c’est l’endroit où vous avez grandi. Pourquoi avoir choisi celui-là ?
Théo : On trouvait que le nom Terrenoire sonnait bien et quand on monte un projet entre frères, il avait un sens particulier. Depuis toujours le nom Terrenoire a un sens particulier, ça nous faisait rire de célébrer en quelque sorte notre enfance et de nous attacher à une image très proche. Et puis, il n’y a pas que nous ! Nos ancêtres ont travaillé dans les mines à Terrenoire donc il y avait une histoire un peu lointaine, et puis c’est une manière aussi d’avancer avec soi une sorte de fierté de là d’où l’on vient. On ne se donnait pas le choix de ne jamais oublier cet endroit, ni ses valeurs ni celles de notre famille : Terrenoire c’est un peu tout ça. Le nom est beau, c’est aussi comme une terre fertile, nourricière. De la terre noire naissent plein de choses qui grandissent.

4. Votre premier projet éponyme sortait en 2018. En 2 ans, qu’est-ce que vous avez appris et qu’est-ce qui a changé ?
Théo : On s’est professionnalisés dans le sens où on a monté notre studio à Paris dans lequel on a fait notre album en entier. On a signé nos premiers artistes avec notre structure d’édition qui s’appelle Black Paradisio : on accompagne maintenant des artistes, entre autre La Belle Vie, un groupe de St-Étienne. La tournée aussi nous a permis de vivre de notre projet puisqu’on a fait suffisamment de dates pour gagner notre vie ! Ça a été tout un premier projet qui nous a permis de mettre les mains dans le cambouis de la musique !

5. Votre album Les Forces Contraires est sorti le 28 août. La pochette de cet album, c’est un tableau de vous. Quel interprétation vous en donnez ?
Raphaël : C’est un portrait de Théo et moi peint par un ami, un super peintre qui s’appelle Leny Guetta. C’est une image qu’on avait en tête depuis longtemps, on aimait bien l’idée de la peinture à une période où tout est très instagrammable, très fluo, avec beaucoup de couleurs pour que ça saute aux yeux. On avait envie de prendre le contre-pied de ça et de pouvoir affirmer et assumer une pochette de disque qui soit un tableau, qui ne représente pas forcément la modernité, mais qui est plus comme un classique. Ce qui est hyper intéressant aussi avec le style de Leny, c’est que ce n’est pas photo-réaliste : les visages sont déformés et ça avait du sens aussi pour nous par rapport à ce que raconte le disque qui, de manière générale, est un geste artistique et une une distorsion de la réalité. On aimait bien l’idée de garder la complexité de la peinture et sa magie et de nous mettre en scène comme des formes de créatures plus grandes que nous-mêmes. C’est une idée qu’on a eu au tout début du disque et ça a vraiment accompagné la création du répertoire. On était très heureux, très émus et ce tableau existe maintenant ! Cette toile sera terminée dans plusieurs mois car il faut que la peinture sèche et ensuite, une dernière couche d’huile sera posée. Il y a un truc vraiment beau dans le geste.

6. Au début de l’album on entend ce qu’on pourrait caractériser de fantômes. C’était une manière d’amener une part de passé, d’obscurité dans ce disque ?
Raphaël : Ce sont vraiment des présences. C’est la douleur, la souffrance ou simplement le souvenir de quelque chose qui revient. Ces fantômes reviennent beaucoup dans le disque : il y a énormément de choeurs, de voix qui sont traités de cette manière là. En fait, ce sont des voix qui sont à l’envers, donc symboliquement, c’est vraiment le retour en arrière. Mais à la fois, ce sont aussi des anges de lumières, ils me font beaucoup de bien. Ça fait partie de ces sons du disque qui sont assez caractéristiques, assez émouvants. L’ouverture du disque avec ces voix-là, ça me fait du bien d’une certaine manière.

7. Dans le clip de Baise-Moi, on peut voir deux corps qui flottent dans l’univers, sans aucune « pression atmosphérique ». Vous vouliez représenter l’amour comme « hors du temps » ?
Théo : C’était la représentation du côté un peu universel, astral et gigantesque qu’il y a dans Baise-Moi, comme si c’était le feu, la vie-même. Ne pas le mettre dans un cadre terrestre nous a permis de le représenter de cette manière. Il faut aussi saluer le travail de Vincent Ehrhart-Devay, le réalisateur du clip, qui fait également partie du groupe Palatine. C’est un musicien en plus d’être un animateur, et il nous a poussé à représenter et symboliser l’amour charnel de cette manière là.

Raphaël : C’est un clip qu’on a fait pendant le confinement, vraiment à distance les uns des autres. Ce n’était pas forcément prévu comme ça, Théo et moi étions séparés et l’animation s’y prêtée bien. Finalement, c’était intéressant de partir de quelque chose d’un peu abstrait, de ces corps sans visages qui deviennent un corps en fusion, de plaisir et de rencontre. Ça nous a vachement plu.

8. Dans Mon âme sera vraiment belle pour toi, vous dîtes « je vois bien que c’est l’amour, en tout cas ça y ressemble ». Qu’est-ce qui ressemble à l’amour si ce n’est pas ça ?
Théo : C’est l’amour entre frères, l’amour fraternel ! Ça relie plein de liens que l’amour entre deux personnes, qu’une vraie relation amoureuse de couple relie. La relation d’amour fraternel permet de vivre des choses incroyables.

9. Les astres, la nature, les dimensions, ça a l’air de jouer un rôle important pour vous ?
Raphaël : Ce n’est pas quelque chose qui est vraiment pensé. On vit à l’intérieur de ce monde et ce sont vraiment des symboles qui, quand j’écris, viennent naturellement. La grandeur, la mer, les astres, le soleil, la lune, les planètes, la terre, le ciel, les nuages sont pour moi des symboles immenses ! Il y a tellement de choses à l’intérieur de ces images. Ce sont des symboles infinis pour les humains. Dans 200 ans, on en parlera encore et il y aura toujours une charge symbolique, poétique. On retrouve ça dans toutes les cultures. Je trouve ça beau que dans l’histoire de l’humanité, on n’ait jamais perdu ça. 

10. Dans Jusqu’à mon dernier souffle, vous dîtes vouloir sauver les gens. Est-ce que vous pensez-vous que la musique peut sauver des gens, tant ceux qui l ‘écrivent que ceux qui l’écoutent ? 
Raphaël : Ça dépend ce que sauver la vie des gens veut dire. Un médecin sauve la vie en faisant un massage cardiaque, c’est pragmatique, il empêche de mourir. Mais pour moi, la musique a changé ma vie. Si il n’y avait pas ça, ma vie serait insoupçonnée, je ne sais pas ce qu’elle pourrait être. En tant que compositeur et aussi en la faisant, la musique me raconte des choses, elle a orienté ma vie. C’est peut-être la chose la plus belle pour moi, la plus émouvante. Il y a quelque chose autour de la musique qui est inexprimable. J’ai des souvenirs de béatitude totale en écoutant des trucs ces derniers mois, à m’en faire tomber la mâchoire, à m’en faire pleurer. C’est quelque chose d’extraordinaire. Si sauver la vie, c’est l’embellir, la rendre différente ou l’enchanter, oui : la musique peut sauver la vie.

Théo : C’est vrai que je ne me suis jamais senti « sauver la vie » mais comme dit Raphaël, ça crée des moments de bascules, c’est à dire que je serais bien peu de chose sans la musique. Je serais peut-être toujours à St-Étienne, dans un bureau à faire un boulot pas très intéressant. On aimerait bien sauver la vie des gens ! Mais il faut faire acte d’humilité. Et si on arrive à changer la nôtre comme ça, c’est déjà pas mal. « Charité ordonnée commence par soi-même. » Dans un sens, si la musique nous rend dingues de bonheur et qu’on réussit à faire notre vie comme ça, on transmet des choses aux gens. Si on est heureux pour soi, on est heureux pour les gens.

Raphaël : C’est difficile pour le spectacle vivant, et de manière générale pour l’art cette situation de confinement où justement le danger et la mort sont plus prégnants et où l’on a l’impression que les choses que l’on peut enlever en premier sont les choses sans grande importance à ces moments là : la beauté, la culture, la littérature…et finalement on se rend compte que la vie ne tient plus vraiment debout quand ces choses-là tombent. C’est marrant, on dirait que c’est juste superficiel et que ça enrobe mais en fait ce n’est pas tout à fait vrai. Ça fait partie des choses secrètes, de la structure invisible à l’intérieur de nous et entre les gens qui fait que nos vies peuvent tenir debout.  C’est toutes ces choses-là entremêlées , la spiritualité, les cultures qui font que nos vies ont un sens. C’est d’ailleurs ce que font les dictatures, elles enlèvent ces structures entre les humains pour nous anéantir. C’est facile à enlever et à faire disparaître parce que c’est très précieux et fragile mais la mission aujourd’hui c’est de l’entretenir.

11. Vous préférez

– Terrenoire ou Black Paradisio ?
Terrenoire ! 

– le beau ou le bizarre ?
Le beau.

– l’ombre ou la lumière ? 
La lumière !

12. Les forces contraires ne signifient-elles pas finalement les forces complètes?
Théo : Pour moi oui !

Raphaël : Elles se complètent en se contrariant : il faut qu’il y ait une épreuve. Il faut qu’il y ait une contrariété, une résistance, pour pouvoir se libérer et nous élever. C’est comme Sisyphe, il faut pousser la pierre en haut de la colline pour comprendre ce qu’il faut y mettre. Il y toujours dans l’épreuve quelque chose qui nous libère : c’est facile à dire mais difficile à comprendre.

13. Quels sont vos indispensables musicaux ?
Raphaël : En ce moment, j’ai envie de dire tout de Maurice Ravel. Je pourrais écouter ça dans 30 ans et ça me ferait encore quelque chose. Les chefs-d’œuvre ressemblent à ça : c’est infini. Frank Ocean Blonde, Carrie & Lowell de Sufjan Stevens.

Théo : Il y a Kid A de Radiohead qui est très très fort, L’imprudence de Bashung, un album de Prince qui s’appelle The Rainbow Children, Frank Zappa, Make A Jazz Noise Here. Ensuite, pour kiffer, on peut toujours avoir un album de  Kings of Convenience pour les moments où tu es dans une crique !

14. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug. C’est quoi pour vous un beau bug ?
Raphaël : C’est quelqu’un qui ne voit pas ce qu’il y a de beau chez lui. C’est cette maladresse là je trouve le beau bug. C’est le charme, l’élégance, ce qu’on ne voit pas chez soi, ce qui est dans l’angle mort et ce qui nous rend beau contrairement à quelque chose qu’on met en scène.

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Tendrement,
Louise Lecluse
Le Beau Bug

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