L’INTERVIEW DE SUZANE

Crédits Photo : LISWAYA

Pleine d’ambition et de rêves, on a discuté avec Suzane, l’artiste qui porte en sa voix des mots dont on ne saurait se détourner. On a parlé de doutes, d’accomplissements et de tout ce qui la mène à devenir l’artiste qu’elle est.

1. Tu aimes souvent dire que tu es une conteuse d’histoires vraies sur fond d’électro. En 3 mots, comment tu présenterais ta musique ?
Je dirais que ma musique est brute, j’espère qu’elle est dansante, enjaillante et singulière, oui, ce serait cool !

2. Ton nom de scène c’est Suzane, c’est celui de ton arrière-grand-mère. Pourquoi avoir choisi celui-là ?
Je l’ai connue jusqu’à mes 5 ans donc à part manger des marrons suisses et partager des moments dont je ne me souviens pas précisément, je pense que j’ai surtout été inspirée par ce côté femme forte, qui donnait son avis bien qu’elle soit une femme de l’ancienne génération. C’était une sorte de modèle féminin que j’ai connu assez jeune. C’est la première personne que j’ai perdue aussi donc c’est à ce moment-là où je me suis rendue compte de ce qu’il se passait quand on perdait les gens, de ce qu’on pouvait ressentir. Donc oui, c’était un hommage. Je ne voulais pas choisir un nom sans symbole.

Après, voilà, je m’appelle Océane, je ne le cache pas, c’est juste que j’ai l’impression que c’est plus la fille que j’ai laissé dans le sud et qui se fait engueuler par sa mère sur les bulletins scolaires. C’était une manière de m’émanciper même si je ne renie pas qui je suis.

C’est avec mon arrière-grand-mère que je me suis confrontée pour la première à la vie. Alors au moment de me lancer, j’ai choisi ce prénom.

3. Le nom de ton premier album, c’est Toï Toï, une expression porte bonheur allemande. Pourquoi ce nom ?
Cette expression veut dire bonne chance en allemand. C’est souvent employé avant de monter sur scène dans le milieu de la danse, du théâtre ou du spectacle et moi, on me l’a dit assez tôt. C’était une de mes premières scènes à l’Opéra d’Avignon, j’étais encore toute jeune, j’allais rentrer avec mon petit tutu et il y a une des danseuses, plus âgée, plus grande qui m’a dit Toï Toï ! Donc j’ai compris ce que ça signifiait et cette expression après je l’ai toujours entendu en coulisses, on me l’a toujours dite, je l’ai toujours dite à mes copines avant de monter sur scène et je crois que c’est une espèce de grigri quoi.

Très souvent, avant de monter sur scène, on a le trac, je suis quand même quelqu’un de très stressé et ce Toï Toï, j’avais un peu l’impression qu’il me rassurait. Ça me donne de la force, c’est comme si je me disais “Allez, vas-y !”.

Je trouve ça assez marrant d’avoir sorti un album qui s’appelle bonne chance en pleine pandémie mondiale, mais du coup, c’était aussi une manière de souhaiter bonne chance à tous ces gens qui écouteront mon album par la suite et de souhaiter bonne chance à cet album aussi !

4. Quel est ton processus d’écriture. Comment se passe la composition/les paroles ?
Je pense que pour faire de la musique, j’ai besoin de vivre des trucs, de me faire des films dans ma tête. Très souvent, ça commence par les mots chez moi, mais j’évolue aussi dans ma manière de faire. Je vois que j’ai commencé certaines chansons par le texte et d’autres non. Mais en tout cas, il y a très souvent un thème qui me paraît assez urgent d’en parler, quelque chose que je vais vivre dans ma vie de tous les jours ou une situation dans laquelle je me sens impuissante. Je me dis “Comment je peux en parler dans mes chansons ?”. J’ai cette chance-là, donc c’est cool.

C’est vrai que quand tu regardes Toï Toï, il y a quand même des thématiques assez sombres : le changement climatique, les attentas, les dictats de la minceur, l’homophobie. Mais en même temps, j’ai l’impression de décrire le monde dans lequel on vit, qui est violent très souvent, et je pense que ce sont ces thèmes-là, assez sociétaux, qui vont me parler. J’écris le monde que je vois, dans lequel j’évolue. Après, on n’est pas obligé d’être d’accord avec moi, mais j’aime bien aller sur des sujets qui peuvent faire un peu grincer des dents, mais qu’on puisse en même temps se libérer en dansant sur ces sons-là.

5. S’il y a un sentiment qui t’inspire le plus, ce serait la colère, l’impuissance face à certaines choses ?
Oui, je dirais que la colère que je peux ressentir quand je marche dans la rue, que je vois des enfants mendier, une femme se faire agresser, réveille beaucoup de choses en moi. Malheureusement, je pars souvent de sentiments assez sombres pour faire une chanson même s’il y a des messages que l’on a envie de faire passer avec une lueur d’espoir, une autre couleur.

Je peux parler d’amour aussi, mais c’est vrai que chez moi, comme on le constate dans L’Appart Vide, ça part d’une émotion sombre.

Je vais m’ouvrir de temps en temps, comme j’ai pu le faire avec La Vie Dolce : parler de choses un peu plus légères, nostalgiques, sans que ce soit difficile. Mais oui, je crois que je pars quand même d’impuissance, de colère et d’enfermement.

6. Avant d’être artiste, tu étais serveuse. En plus de t’avoir inspiré pour des chansons comme L’Insatisfait, qu’est-ce que ça t’as apporté ou donné comme leçons de vie ?
Aujourd’hui, quand je me rappelle de cette vie d’avant, je me dis que chaque moment a été utile, que je n’ai jamais perdu une seconde dans cette vie-là. D’avoir été dans ce resto et que mon patron m’ait laissé écrire mes chansons. J’oubliais de servir un café parce que j’avais une parole dans la tête et il me laissait donc merci à lui !

Ce que j’aime me dire aujourd’hui, c’est que quand j’ai écrit ces chansons dans ce restaurant, je ne pensais pas que tout ça allait arriver. J’en avais envie évidemment, je fantasmais. Aussi de me sentir être sortie d’une situation ou je ne me sentais pas bien et aujourd’hui être dans une vie où je me sens quand même heureuse même s’il y du stress et que le tableau n’est pas que rose. Mais je me lève le matin pour écrire des chansons et faire des concerts (avant).

C’est surtout un moyen de me rappeler d’où je viens, et ça, je pense que c’est quelque chose qui va rester longtemps dans ma tête.

7. La chanson Suzane parle de tes rêves et de tes ambitions. Comment ça se passe dans ta tête quand tu débutes ? Est-ce que tu as eu des moments de doutes ou tu as toujours su que tu arriverais là ? 
Je pense que c’est un mélange des deux. C’est un mélange constant de “Bon, il faut que j’aie confiance en moi là”. À un moment donné, quand je montais sur scène et que je devais défendre mon projet sur mes premières scènes, que j’étais complètement tétanisée, oui, c’était une violence aussi que je me faisais. Je me disais, “Ça fait longtemps que tu attends ça et que tu en rêves”. Parfois, aller au bout de ses rêves, ça fait peur, de se dire que tu y es. C’est un vrai combat je trouve que d’avoir envie de ressentir cette peur-là.

J’ai eu des matins de grands doutes où je me demandais ce qui allait se passer plus tard pour ma carrière et au tout début quand je me disais que personne n’écouterait mes chansons, que j’allais juste les écrire et je les ferais écouter à mes potes, à mes parents et puis ça suffira.

Et puis non en fait, je pense qu’il ne faut pas attendre que quelqu’un nous dise ok ou que l’on se le dise soi-même. Il faut avancer, malgré les doutes. Je crois aussi que c’est ce qui nourrit le plus. Moi, c’est quand je doute que j’écris les plus belles chansons. Donc même si c’est très désagréable de vivre ça, je crois qu’il faut l’accepter.

8. Tu aimerais lui dire quoi à celle qui rêvait de l’Olympia ? 
J’ai envie de lui dire “T’as bien fait de rêver”, puisque, au final, cet Olympia se fera, si tout va bien, le 3 juin et c’est assez fou.

Je me revois écrire cette chanson dans le resto du 20ème où je parle de mon rêve de faire l’Olympia. Et la dernière fois que j’y suis retournée, c’était parce que TF1 me filmait pour que je raconte cette histoire, et il y avait une grande affiche de Suzane à l’Olympia. J’ai l’impression de vivre dans un film parfois, mais en même temps un film où j’ai beaucoup travaillé, où j’ai été patiente et où beaucoup de gens m’ont aidé à avancer.

Cette fille, je lui dis juste “Travaille, patiente et n’écoute pas les conseils de ceux qui te diront que tu fais une folie et que tu rêves trop grand”.

9. Es-tu devenue l’artiste que tu voulais être ?
Oui, je crois. Après, on ne devient jamais tout de suite l’artiste que l’on veut être. J’ai encore beaucoup de travail pour arriver à dire que je suis vraiment celle-là, parce que l’on cherche tous les jours à être meilleur, plus performant, à choisir encore mieux ses mots pour écrire des chansons. Je pense que c’est une exigence à long terme.

Peut-être qu’à la fin fin fin de ma carrière, quand je serai toute vieille, je pourrais me dire ça. J’espère que ça arrivera parce qu’aujourd’hui, c’est compliqué de durer dans le temps. J’espère que je ferais partie de ce genre d’artiste qui n’a jamais cessé d’écrire des chansons et de faire ce qu’il aime, qu’il y ait un public ou pas.

10. Pour cette réédition, tu as travaillé avec Grand Corps Malade, Feder, c’était comment ?
C’était trop cool, ils sont très différents, mais c’était super.

En mars, j’ai travaillé avec Grand Corps Malade, on s’est rencontrés aux Francofolies de La Réunion. Il est vraiment bienveillant et c’est un grand artiste. On a écrit cette chanson sur What’s App parce qu’on a été vite confinés, mais ça s’est bien passé. C’était cool de faire cet échange comme ça en ping-pong, à écrire sur ce sujet-là, qu’il a aimé tout de suite.

Encore une fois, comme je le dis souvent, ces feats là que ce soit Feder ou Grand Corps Malade, ce sont des rencontres de la vraie vie. J’ai rencontré Feder à l’Olympia, je faisais sa première partie il y a deux ans, c’était un de mes premiers concerts et on se retrouve aujourd’hui à deux sur une chanson qu’on jouera certainement à mon Olympia. Je trouve ça fou.

11. Avec quel artiste rêves-tu de travailler ?
Il y a beaucoup d’artistes avec qui j’aimerais travailler, mais j’ai toujours été fasciné par Orelsan, par Jul, par Gims, des gars qui sont quand même dans un truc assez urbain, mais aussi par des gens comme Matthieu Chedid, qui m’a invité sur ces zéniths du Grand Petit Concert, c’était chouette.

12. Tu préfères : 

– le monde d’après ou le monde d’avant ?
Elle est trop dure cette question ! Je vais dire le monde d’après parce que dans le monde d’avant, il y a pas mal de choses qui clochaient. C’est peut-être grâce à la césure entre ces deux mondes qu’on arrivera à un meilleur monde d’après que celui d’avant. J’espère en tout cas, pour moi dans le monde d’après, il y a encore un peu d’espoir.

– faire du yoga à Bali ou voir des girafes en Namibie ?
Alors je préfère voir des girafes en Namibie parce que ça voudrait dire qu’elles ne sont pas dans un zoo et qu’elles sont dans leur environnement naturel. Peut-être aussi que je les verrais de très loin parce que je ne voudrais pas les déranger, mais je serais déjà super contente.

– chanter ou danser  ?
Trop compliqué. Je fais un grand-écart sur cette question.

– Suzane ou Océane ?
Océane après tout, parce que c’est Océane qui fait Suzane, pas l’inverse.

13. Quels sont tes indispensables musicaux ?
Daft Punk, Justice, Mr Oizo, ça ce sont mes artistes phares. Si tu veux me lever quand je vais vraiment mal, tu me mets ça, c’est ok.

Gala aussi, mais plus pour les chorés dans ma chambre. Mais sinon, j’aime bien aussi écouter des mots, des paroles de chansons en français avec du Brel, du Barbara, du Piaf, des trucs bien anciens comme ça.

14. Quelle est la musique que tu aurais aimé écrire ?
Je pense que j’aurais bien aimé écrire un bon petit Suicide Social d’Orelsan, histoire d’être un peu piquant.

15. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug. C’est quoi pour toi un beau bug ?
Un beau bug pour moi, c’est le mec qui est en train de faire un call zoom avec tous ses collègues de travail, qui se lève en pensant que personne ne le voit, qu’il est en pyjama ou en slip et que le wifi se coupe à ce moment-là. Que l’on reste tous bloqués sur lui en slip sur nos ordis : ça c’est un bon bug.

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Tendrement,
Louise Lecluse
Le Beau Bug

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