L’interview de Shadi

© Denis Chaltiel

Disciple d’un rap singulier dotée d’une voix lyrique maitrisée, Shadi est une des nouvelles voix françaises qui ne demande qu’à être entendue. Son premier EP est sorti le 19 juin dernier, il s’appelle Patfimo, et on l’écoute dans tous les sens depuis. Les 6 morceaux racontent des histoires, des sensations, des sentiments, sur un coulis de punchlines épicées à la production fruitée. Pour cette occasion, nous lui avons posé quelques questions.

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Inès, j’ai 22 ans et toutes mes dents, enfin je crois.

2. Pourquoi avoir choisi Shadi comme nom d’artiste ?
Shadi est tout simplement mon deuxième prénom, car je suis d’origine iranienne par ma maman. Cela signifie « chanteur » en persan (je vous jure que c’était pas fait exprès) et je trouve que ça sonne plutôt bien.

3. Comment décrirais-tu ta musique, ton style, tes inspirations ?
C’est encore une question sur laquelle je bloque beaucoup car je trouve toujours très difficile de définir sa propre musique, surtout que je me considère encore en recherche permanente sur mon style musical. Mais je dirais que c’est un univers qui mêle des sonorités modernes avec une voix plus lyrique comme on n’a pas forcément l’habitude d’entendre aujourd’hui. De la même manière que j’écoute aussi bien du gros rap que de l’opéra, j’essaye de lier deux mondes qui n’ont pas l’habitude de s’entremêler.

De fait, le 19 juin dernier est sorti Patfimo, ton premier projet musical en solo (si je ne me trompe pas!).
4. Mais que signifie donc ce titre, ‘Patfimo’ ?
Exactement ! Il s’agit de mon premier projet solo et de mon premier projet tout court, puisque que je n’avais pas sorti de morceaux ni même réellement composé avant le mois d’octobre dernier. Le titre ‘Patfimo’ fait allusion à cette matière qui ressemble à la pâte à modeler et qu’on utilise souvent en primaire pour fabriquer des trucs moches pour la fête des mères… Et c’est aussi la matière de la figurine gentiment posée sur mon épaule sur la pochette de l’EP. J’ai choisi ce titre tout simplement car je trouve qu’il représente bien le côté fait main et fait à la maison de ce premier projet.

À l’écoute de ces 6 pâtisseries sonores, nous comprenons que c’est avec une grande sincérité que tu témoignes de ta façon de voir les choses, de ton vécu, de tes envies, de tes souvenirs.
5. Que cherches-tu à communiquer à travers ce premier EP ?
La création de cet EP a été pour moi un premier pas vers la confiance en moi. Car on va pas se mentir c’est un peu le problème de tout le monde, mais pour ma part, me livrer sur ma personne à travers la musique m’a fait énormément de bien. Et je me suis rendue compte qu’en délivrant des messages de confiance en soi pour les autres (comme dans Mozambique ou Sac à Roulettes), cela avait un effet très positif sur moi aussi.

C’est chaleureux, poétique et moderne. Mozambique ouvre le bal et me ramène immédiatement à l’EP Torturêve de Nils Handz. Il m’a d’ailleurs parlé de ton projet lors de son interview.
6. Alors en tant que membre du conseil des incompris, Shadi, Mozambique serait-elle l’hymne de tes disciples ?
Mozambique
pourrait même être l’hymne de Patfimo, il représente vraiment l’état d’esprit de mon projet, qui est aussi de faire un gros fuck (mais avec le sourire) à tous ceux qui m’ont découragée à le faire. Quand j’ai commencé à composer ma propre musique alors qu’aux yeux de tous je me destinais exclusivement à faire une carrière dans le chant lyrique, beaucoup de gens dans mon entourage n’ont pas compris et je fais référence à cette période un peu compliquée où j’ai eu moi aussi des doutes sur ce que j’étais en train de faire. Malgré tout j’ai décidé de prendre le risque et j’en suis très heureuse.
Et pour l’anecdote, l’idée de ce morceau m’est venue après qu’un mec m’ait sérieusement demandé en soirée : « Si tu aimes tant le chant, pourquoi tu fais pas des vraies études et tu chantes quand tu rentres chez toi le soir ? » Depuis, j’ai jamais autant aimé ne pas faire de vraies études.

S’en suit Ça Tourne, un morceau dans lequel nous découvrons un peu plus la puissance de ta voix qui se balade de ton en ton avec légèreté et assurance. La production est enivrante et nous imaginons chaque détail de cette histoire dans un paysage flou et une atmosphère festive.
7. Pour en savoir plus sur la façon dont tu as pu créer et produire ce morceau, marches-tu au feeling ou travailles tu le morceau de fond en comble ? L’instru vient-elle avant le texte ou l’inverse ?
Pour ce morceau et pour presque tous les autres, j’ai d’abord écrit le texte puis composé la musique. Je fonctionne plus dans ce sens là. J’écris la plupart du temps en marchant dans la rue à toute vitesse car j’ai besoin de voir des choses défiler devant mes yeux. Ensuite, je m’enferme dans ma chambre jusqu’à trouver les accords qui sonnent le mieux avec ce que j’ai écrit. En général quand ça fait une semaine que je suis pas sortie c’est que le morceau est bientôt terminé.

“Et ça fait un, deux, trois
Marche tout droit
Bientôt c’est eux qui voudront être comme toi
Et ça fait trois, deux, un
Un jour le monde sera tien
Et tu n’oublieras pas d’où tu viens”

Sac à roulettes n’est autre que mon coup de cœur, les mots sont très justement rythmés, racontant une histoire, ton histoire. Le refrain nous reste en tête, on ne s’en lasse plus.
Tu as fait cette chanson en duo avec ton frère Wolby, qui s’est occupé de la production.
8. Vous travaillez souvent ensemble ?
Comment ce morceau a-t-il été pensé tant au niveau du texte que des notes ?
Sac à Roulettes est le premier texte que j’ai fait écouter à mon frère, je m’en souviens bien parce que je tremblais de peur… Il m’a tout de suite donné confiance et s’est mis à faire la production du morceau. Puis les mélodies du refrain me sont venues toutes seules grâce à la patte de Wolby.
Depuis que nous sommes petits je l’observe énormément faire de la musique, et il m’a beaucoup appris sans s’en rendre compte. Il me partage souvent ses créations musicales et m’apporte toujours son aide dans mes projets. D’ailleurs, il faut rester aux aguets car ce cher Wolby va bientôt sortir quelques morceaux, dans lesquels j’ai eu la chance de poser ma voix…

“J’suis aussi mignonne que Bulbizarre
Mais j’ai des punchlines qui te font dresser le dard”

Bulbizarre fait exploser ton côté rap et poète à la punchline pointue. Tes deux univers d’évolution artistique se retrouvent en 3mn39 de son. Le côté opéra dont tu sembles vouloir t’émanciper, et le côté « sous musique » de ton rap à la sauce Shadi.
9. C’est vrai que quand tu chantes tu n’arrives pas à regarder les gens dans les yeux ?
Où te situes-tu donc aujourd’hui entre ces deux univers ? Les vois-tu comme très différents ou au contraire complémentaires ?
Pour regarder les gens dans les yeux je dois vraiment me faire violence. C’est souvent ce que mes profs de théâtre, de chant ont essayé de me faire travailler, mais j’ai toujours eu du mal à me sentir à l’aise avec ça. Sur scène ou quand je chante simplement devant mes potes je me mets dans une bulle et c’est pas toujours facile d’en sortir !
L’univers d’où je viens est l’opéra, la comédie musicale, le théâtre et je ne peux pas le renier parce qu’aujourd’hui cela fait entièrement partie de moi. Je ne peux pas faire autrement que de le rendre complémentaire à tout le reste. Je pourrais effectivement essayer d’effacer ma voix lyrique mais le résultat final ne me ressemblerait peut être pas. Et l’idée de faire des textes plus proches du rap avec une voix légère me plait beaucoup, je trouve ce contraste plutôt amusant !

L’avant dernier virage de notre virée dans ton univers s’intitule Deux mots. Il semblerait que ce soit une invitation au rêve. L’instru est douce, délicate et sensible. Ta voix caresse la vague qui floute vos reflets sous ce ponton.
J’aurais presque envie de qualifier cet instant musical de berceuse…
10. Qu’en penses-tu ?
Une berceuse mais avec des histoires de grands…

L’EP se termine avec Femme enfant, une musique racontant tes nuits, tes doutes, tes rêves. La production que tu signes est à la fois douce au début et riche en basses à la fin. Deux sonorités, deux personnes, une femme, une enfant.
11. Pourquoi avoir choisi ce morceau pour clôturer Patfimo ?
Quand j’ai commencé à écrire Femme enfant j’étais sûre qu’il s’agissait du dernier de la tracklist. Il clôture bien le voyage et met en avant les questions qui me tracassent sans cesse et qui tournent en boucle dans ma tête, un peu comme la prod répétitive et entêtante de la fin du morceau. J’avais envie d’une musique qui puisse se répéter à l’infini, à l’image de mes doutes, mes angoisses face au fait de devenir une femme du monde des adultes et de devoir laisser des rêves d’enfant de côté. Je vois aussi ce titre comme une sorte d’introduction à mon prochain projet…

12. Maintenant que Patfimo est sorti, quels sont tes projets ? Un clip ? Un album ? Un concert ?
Je pense viser l’international et écrire uniquement en anglais et je vise un feat avec Ariane Grande d’ici 2022. Non plus sérieusement de belles choses se passent ce moment, aussi bien pour mon projet personnel qu’avec mon collectif l’Arche, composé d’amis artistes talentueux avec qui je compte travailler un bout de temps (le petit frère Wolby, Skrim’z et Nils Handz qui ont déjà sorti un beau projet, puis Loufox qui arrive bientôt avec du très très lourd). On aura la chance d’être en concert à la Boule Noire le 7 décembre prochain !
Sinon pour l’année 2020, clips et collaborations avec d’autres artistes pour la production seront au rendez-vous.

13. Plutôt:
Amérique ou Amourique ?
Moi je préfère l’Ardèche.

Wendy ou Peter Pan ?
Peter Pan c’est vraiment mon gars sur.

Cheveux courts ou cheveux longs ?
Grande indécise capillaire mais team cheveux courts.

Vivre aujourd’hui ou dans les années 80 ?
Vivre aujourd’hui mais s’habiller en mode années 80.

Pera ou opéra ?
Opéra, le dernier album de Mozart est lourd.

14. Notre magazine s’intitule Le Beau Bug, qu’est-ce qu’un « beau bug » pour toi ?
L’idée de quelque chose de raté qui devient beau me plaît évidemment. C’est souvent en jouant des fausses notes au piano que j’ai trouvé les accords ou mélodies dont je suis le plus fière.

15. Enfin, selon toi, quels sont les indispensables à avoir dans ses playlists ?
Les standards de jazz par Ella Fitzgerald, LP1 de FKA Twigs (une grande inspiration à tous niveaux), An Awesome Wave de Alt-J, mon écoute du moment Igor de Tyler the Creator, les opéras de Mozart et les comédies musicales de Sondheim, et tous les albums de Stupeflip à écouter sans modération.

Retrouvez Shadi sur les internets:
Instagram

Tendrement,
Louise Dornier
Le Beau Bug

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