L’interview de s a r a s a r a

© Daisy Emily Warne

Elle se fait un nom dans le monde de la musique électronique avec un premier album en 2016, et revient en 2017 avec sa version a capella. Nous parlons bien là de la chanteuse et productrice lilloise s a r a s a r a, qui sort en ce mois de novembre Amor Fati The Acapella Album, reprenant quelques uns de ses titres phares. Nous avons décidé de lui poser quelques questions afin d’en savoir plus sur les dynamiques qui motivent le projet artistique pour le moins novateur qu’elle incarne.

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Sarah, j’ai 31 ans (bientôt 32 comme Bernie Noël), je me suis lancée dans mon projet de musique il y a deux ans maintenant et aujourd’hui, j’essaye d’en faire mon métier.

2. D’où vient le pseudonyme et l’écriture stylisée de s a r a s a r a ?
Le pseudo, je l’ai gardé, mes amis m’appelaient comme ça et puis je n’avais pas envie d’utiliser mon nom, j’avais envie de garder une identité privée. Pour le reste, c’est mon obsession des pixels, de la symétrie, mon passé de designer qui me colle à la peau sûrement…

Cet album n’est pas qu’un album, il ressemble plutôt à un projet d’artiste dans lequel tu te dévoiles à l’auditeur, dans lequel tu cherches à le faire participer à l’aventure de l’enregistrement des titres, des échauffements de voix aux reprises de titres entre amis et collaborateurs en passant par les pauses entre les titres.
3. C’était ça l’idée ? Peux-tu nous en dire plus sur cette démarche ?
J’avais l’idée en tête depuis le départ en effet. Depuis le tout début, j’ai documenté nos séances de travail, de répétitions, pauses, et j’adore revivre ces moments chez moi. Et le jour où on a enregistré le disque, je n’avais rien dit à personne, j’ai juste demandé aux ingénieurs d’enregistrer la journée entière du début à la fin, sans plus d’explications ni d’attente. J’ai souhaité très fort capturer des moments vrais et drôles et c’est arrivé.

Cette rencontre avec le groupe de chanteurs a vraiment changé quelque chose dans ma façon de voir la musique, le chant, et la vie aussi. D’abord, parce que tout s’est fait de façon si naturelle, à un moment où je doutais beaucoup de mes propres capacités à chanter, BOOM, ils ont débarqué dans ma vie. J’ai beaucoup appris, sur la technique, sur mes propres capacités vocales, que je ne connaissais pas réellement, ça a libéré quelque chose en moi de travailler avec eux. Ils savent tout faire, ils ont une culture impressionnante, ils sont très pros et par-dessus tout ils sont tellement drôles. C’était vraiment une expérience humaine et c’était absolument indispensable pour moi que le disque reflète tous ces aspects. Ça n’aurait pas fait sens autrement.

D’ailleurs je voudrais citer leurs noms, et les remercier, Mister Alv & Sweet Soul, James Izcray & Kadje, Thomas, Phil et bien sûr Emmanuel, notre ingénieur du son, qui connaît nos voix par cœur et sait les faire briller comme personne et qui nous a tous présenté : sans lui rien de tout ce projet n’existerait.

Warm Up intrigue, car on assiste à toute la procédure d’échauffement de voix que tu suis avec les choristes qui t’accompagnent. 
4. Tu avais en tête de le mettre dans l’album ? Comment est venue cette idée ?
Oui, comme je disais auparavant, je voulais capturer chaque aspect de l’expérience. J’avais ça en tête depuis le début aussi. L’échauffement dure onze minutes et c’est une des choses importantes que j’ai apprises grâce à eux ; si je respecte ma voix, je peux lui faire faire à peu près ce que je veux. C’était le début de chacune de nos séances, et je le pratique au quotidien maintenant. Ce sont tous des chanteurs pros chacun de leur côté, du jazz au rap en passant par l’opéra : l’échauffement est commun à tout le monde, comme une équipe qui s’échaufferait avant un match. C’est indispensable et c’est un moment sacré, pendant lequel on se met en conditions, on plonge dans notre monde, à part.

Tous les titres repris a capella se voient précédés d’une introduction, témoignant des instants de préparation qui précèdent l’enregistrement.
5. Là aussi, on imagine que ces instants sont dévoilés avec la même intention que pour le Warm Up
Chaque titre a cappella est vraiment une performance technique, on a besoin les uns des autres, on apprend à se faire confiance, on développe des codes, à compter l’autre, à se regarder, à s’encourager, à se connaître ; c’est un travail d’équipe et j’adore ça. L’énergie se multiplie de façon exponentielle. Chaque intro reflète un peu le courage que l’on se donne, les petites techniques que l’on développe, pour moi, ça fait partie du morceau à part entière, de l’exercice.

Lors de ton précédent album, ta voix se faisait plus discrète, presque inhumaine tant elle faisait corps avec la musique. Là, ta voix est brute.
6. Cet album a capella, c’est une mise à nu, en quelque sorte ?
Complètement. Pour être honnête, j’ai reçu beaucoup de feed-back sur mon premier album en un an, et ce que tout le monde semble retenir sont les moments où je susurre, pas les moments où je monte en voix de tête (et sur l’album il y en a !). Si j’écoute mon côté réactif, immédiat, que j’essaye d’apprivoiser, c’est un peu me dire que je ne sais pas chanter, alors je me suis mise à douter de moi-même et à me remettre en question. Avec le recul, j’ai fait la paix avec ça, mon premier album, c’est le premier, il a été écrit de nuit, dans un très petit studio, c’est normal qu’il reflète ça, qu’on le ressente. Je me découvre en même temps que vous me découvrez, j’ai besoin de temps pour me développer et prendre confiance en moi et c’est normal.

Et puis, entre temps, j’ai découvert la scène, un autre espace, une audience, une équipe s’est développée autour de moi, des moyens techniques, et là, une porte s’est ouverte. Les chansons ont soudain plus de place pour s’épanouir, elles exigent un autre type d’énergie, plus de force, de puissance, elles ont donc un tout autre visage. Cet album a capella s’inscrit dans cette démarche de remise en question, de découverte, c’est un moyen pour moi de cristalliser tout ce que j’ai découvert, et aussi quelque part de me rassurer moi-même sur mes propres capacités. Ce projet est tombé à point nommé et j’adore ce qu’il m’a appris sur moi-même. J’espère qu’on le ressentira dans mon prochain projet d’album.

L’album se termine par quatre titres bonus, dont un sur lequel tu reprends Joe Le Taxi de Vanessa Paradis.
7. Est-ce qu’elle t’inspire au quotidien ? Sinon, quelles sont tes influences niveau musique ?
Moi je suis une grande fan. J’adore sa façon d’écrire les textes, les mélodies, mais aussi sa façon très posée de chanter le plus souvent. Pour ce titre dans les bonus, les garçons trouvent que ma voix ressemble à la sienne et ils en rigolent tout le temps, parce qu’ils ne sont pas vraiment fans, ils m’ont donc demandé de chanter pour rire ça et je l’ai fait même si on sent que je suis moins à l’aise qu’eux. Je voulais le laisser, ça fait partie du jeu, tâchons d’être vrais et nus jusqu’au bout…

Un shooting photo accompagne la promotion de cet album. Et quel shooting ! On sait que tu portes une grande attention aux costumes que tu portes sur scène, sauf qu’ici, c’est toute ta personne qui semble être impliquée.
8. Est-ce toi qui a réalisé la direction artistique ? D’une manière plus générale, d’où vient cette inspiration, ces idées ?
Oui j’avais très envie de reprendre mon idée originelle de statue grecque, rester dans l’univers de l’original, j’ai travaillé avec une photographe dans mon entourage, ici à Margate, quelqu’un de fantastique qui a tout de suite compris où je voulais aller, on a trouvé une star du body painting qui avait toujours rêvé de transformer quelqu’un en statue, tout le monde était très enthousiaste autour du projet. Pour info, cinq heures de make-up, debout sans bouger, nue comme un ver, peinte par trois personnes en même temps. On sort différent de ce genre d’expérience… C’était un challenge physique, mais aussi mental, je ne savais pas en faisant le shooting si j’allais être capable de faire face à ma propre image, pratiquement nue, et publier ses images : j’ai pris un risque et aujourd’hui j’ai encore du mal à les regarder, mais je suis contente de l’avoir fait. Ça colle avec la démarche du projet et aussi mon évolution. Faire face à sa propre image, c’est un autre aspect du métier qui est très difficile pour moi encore aujourd’hui à gérer, j’ai beaucoup de résistance de ce côté, mais j’apprends tout doucement à faire la paix avec mon corps, j’ai encore beaucoup de chemin à faire. Pour l’anecdote, j’ai toujours des séquelles du shooting puisque j’étais couverte d’argile et de latex auquel je suis allergique, c’était le prix à payer pour ses photos, je m’en remets doucement…

Pour l’inspiration en général, je médite au quotidien, je pose des questions, et les idées viennent, comme des images, des impulsions, une image, parfois des rencontres, un geste, un mot. Je crois qu’un simple mot ou geste peut parfois avoir impact irréversible, changer votre perspective sur les choses, sur la vie, changer votre composition à jamais. Je crois que l’énergie qui circule entre les gens a ce pouvoir et je suis sensible et très à l’écoute de ce genre de choses. J’essaye de ne pas lutter et explorer au maximum ce que j’entends à l’intérieur, même si au début ça ne me plaît pas forcement, jusqu’à ce que le projet prenne forme. J’assemble les fragments petit à petit qui formeront un tout.

© Daisy Emily Warne

Nous avons eu l’occasion de venir voir ta performance à l’Atrium du Palais des Beaux Arts de Lille en juin dernier. Nous avons été frappé par la puissance de ton live : ta voix n’était en aucun cas chuchotée comme dans les titres de ton premier album !
9. Comment cela se fait-il ? Y a-t-il pour toi une vraie différence entre la performance live et les titres enregistrés ?
Oui, il y a une vraie différence, comme j’expliquais plus tôt. D’abord en termes d’environnement, j’ai eu la chance de jouer dans le cadre de festivals professionnels cette année, dans de très belles salles et dans de très bonnes conditions, avec des techniciens, des retours performants, ça change tout. Même si l’audience est particulière, on gagne en confiance énormément, c’était un excellent exercice pour me préparer à la suite. Et puis ensuite en termes d’espace, les chansons exigent une autre énergie, il faut se jeter à l’eau, se libérer sinon ça ne prend pas, il ne se passe rien. Et bien sûr, l’expérience aussi, je n’étais jamais monté sur scène il y a un an encore, d’ailleurs ça fait tout exactement un an que j’ai donné mon tout premier concert. Chaque show est différent et on retient quelque chose du précédent et même si j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, je sens déjà une énorme différence, je ne suis plus tout à fait la même personne. Et même si je n’en suis pas encore au stade du je prends du plaisir sur scène tout au long du show, je commence à percevoir ces petits moments, sur certaines des chansons, quand on sent l’énergie dans le groupe, dans salle, quand il se passe quelque chose, quand l’adrénaline devient presque perceptible. Ça passe toujours trop vite, je suis toujours pressée d’y retourner, c’est addictif.

Une autre chose nous a surpris : le type d’instruments qui t’accompagnent en live. Aussi bien l’étonnant “clavier” que la structure géométrique lumineuse que tu manipulais au cours de ta performance.
10. Peux-tu nous en dire plus sur la nature de ces instruments, peu conventionnels ?
Je ne compose pas avec des instruments traditionnels, je ne vais pas te jouer un requiem au piano en me levant le matin. D’autres le font très bien, et j’apprécie beaucoup, mais mon pouvoir est ailleurs, ma voix. Quand la question s’est posée de jouer mes morceaux en live, il me fallait quelque chose sur scène qui soit proche de ça. Je me souviens avoir vu ce concert de Matthew Herbert à Bruxelles, où il jouait des trucs bizarres avec des ficelles, dans un espèce de ring ; j’avais trouvé ça très cool et à l’époque je ne soupçonnais ce qui allait se passer pour moi, mais, en bref, après avoir fait le disque ensemble, il m’a présenté Crewdson, qui avait construit le ring de ce fameux show et avec qui, de fil en aiguille (pun intended), j’ai eu la chance de bosser sur scène, je lui ai envoyé mon dessin de Harpe (j’ai toujours rêvé d’avoir une grande Harpe noire et dorée) et il l’a construite en utilisant la même technologie. Elle me permet de manipuler ma voix en direct, mais aussi les lights. Le résultat est joli. Aujourd’hui, je fais un solo avec dans mon show, le résultat est étonnant, il n’est jamais le même, je l’aime bien ma Harpe.

11. Signer sur le label de Bjork, ça s’est fait comment ?
C’est une des plus belles choses qui me soit arrivée pour l’instant. Et même si je suis souvent prise dans la routine, dans le rythme effréné du métier, des gens, en vouloir toujours plus et plus vite. Parfois j’appuie sur pause et je contemple ça, et je suis fière de moi-même et aussi très reconnaissante. J’adore le côté très familial du label, je les adore humainement, je les adore pour me faire tellement confiance. J’ai beaucoup de chance.

12. Plutôt…
Grand festival ou concert intimiste ?
Je suis agoraphobe, dans le sens peur panique de la foule, prendre le métro à Paris ou à Londres quand je n’ai pas le choix, c’est la torture suprême pour moi, alors si j’ai vais dans un gros festival, un grand club, je m’amuse, mais, la condition sine qua non, je me mets à l’écart, j’ai besoin de respirer. Concert intimiste, j’aime bien, d’ailleurs j’ai envie d’aller voir les nouveaux lives de Norah Jones, et David Duchovny bientôt.
Bruit ou silence ?
Les bruits que tu découvres une fois que tu as fait silence.
Electronique ou organique ?
Mmmmm… Mon projet n’existerait pas sans l’électronique donc c’est contradictoire, mais si je devais choisir absolument, je dirais organique. Je pourrais me passer de technologie abusive d’aujourd’hui ; on est pollués avec l’information, mais de la nature, jamais. Tu sais, avant de trouver mon studio ici, j’ai failli partir dans un couvent près de Bristol pour écrire mon album. Les nones m’accueillaient gracieusement pendant 6 mois en échange de quelques travaux quotidiens, mais je ne pouvais pas prendre mes speakers et c’était trop compliqué pour revenir en France, donc ça ne s’est pas fait, mais autrement, je te jure j’y serais allée, l’idée de retraite et de retour à l’essentiel m’attire…
Français ou anglais ?
Tu l’auras compris, j’ai un peu de mal avec les questions fermées, et là encore pire. Je peux pas choisir, les deux, j’adore mon pays, sa langue, son histoire, sa fascination pour la paperasse, son chauvinisme, la bonne bouffe, le Margaux, le fromage, les légendaires pauses déjeuner de deux heures avec tout ça dedans, j’y suis très attachée, c’est dans mon ADN (Seigneur, j’essaye de m’orienter petit à petit vers un régime vegan mais c’est tellement dur quand je retourne là-bas, je craque tout le temps…). J’adore aussi la culture anglo-saxonne : l’Angleterre, c’est mon pays d’adoption, celui qui m’a donné ma première chance, j’ai toujours eu une fascination pour la langue et sa culture. J’ai étudié l’histoire et la politique de la Grande-Bretagne à l’université, mais ce n’est qu’en mettant les pieds ici que tu rends compte vraiment que se sont deux pays si proches et tellement différents, en tout. Ça m’enrichit tellement de partager ma culture et en découvrir une nouvelle, j’en apprends tous les jours. Je me rends très heureuse de faire des allers-retours tout le temps et ramener des trucs à l’un à l’autre, beaucoup de partage, et c’est drôle. Et j’ai toujours le même sentiment de rentrer à la maison dans les deux cas, c’est hyper bizarre et agréable à la fois.

13. Une anecdote à partager ?
Puisqu’on parle de langue, je me suis fixé pour objectif d’écrire au moins un titre en français sur mon prochain album ; j’ai commencé et puis et je me suis rendue compte que c’est très difficile d’écrire dans sa langue maternelle, c’est comme si ça te touchait de plus près encore, comme si tu devais te livrer encore un peu plus. Je l’ai mis en pause pour l’instant parce que je ne suis pas prête, mais le jour viendra bientôt où je vais devoir m’y plonger. C’est effrayant et excitant en même temps.

14. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug, qu’est-ce qu’un beau bug pour toi ?
Un accident heureux. Quand quelque chose t’arrive et que tu n’en comprends pas forcement le sens sur le coup, il arrive toujours un moment de clarté, où les choses font enfin sens et tu changes alors de perspective, il faut apprendre la patience, j’essaye du mieux que je peux…

15. Pour finir, quels sont les indispensables à toujours avoir dans son iPod ?
Ici dans mon iPod j’ai toujours les mêmes trucs, entre autres : « Blue Lines » de Massive Attack, « Vulnicura » de Björk, « Ultra » de Depeche Mode, « I’m New Here » de Gil Scott Heron, « Waiting for the Sun » de The Doors, « Up » et « OVO » de Peter Gabriel,« Music for Babies » de Howie B, « Let Them Talk » de Hugh Laurie, « Gran Turismo » de The Cardigans, « The Score » de The Fugees, « Best Of » de Garbage, « Blisters » de serpentwithfeet, « 9 » de Damien Rice et « Shake Shook Shaken » de The Dø (dont j’aime particulièrement « Anita No ! »).

Sinon, en ce moment, torturée par mon texte en français, j’écoute de chanson française évidemment, je me mets en condition. George Brassens, Jacques Brel, Renaud (j’adore), les vieux Zazie et en plus récent Magyd Cherfi dont j’ai eu la chance de voir son nouveau show à Bourges ; il récite de la poésie, je suis amoureuse de sa voix, son utilisation si fine du second degré, ce mec est un génie. Ma préférée, « Je suis » avec son groupe Zebda tiré de l’album « Essence Ordinaire ».

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Vous pouvez également acheter son album ici-même :
Version a capella
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Tendrement,
Cloé Gruhier,
Le Beau Bug.

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