L’interview de Nils Handz

© Paul David Boyet

La scène musicale française est de plus en plus marquée par la naissance de jeunes artistes qui osent et se lancent corps et âmes dans leurs projets, par amour pour la musique et la création. En banlieue parisienne, c’est le jeune Nils Handz qui nous a intrigué avec ses vidéos sur Instagram. À l’occasion de la sortie de son premier EP, Torturêve, nous avons pu échanger avec lui pour découvrir son univers et sa passion pour la musique et les arts en général. Notez bien son nom, en solo ou avec son collectif, nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui…

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Nils, j’ai 19 ans, et je suis pas une tortue en vrai je suis un Terrien.

2. Pourquoi avoir choisi Nils Handz comme nom d’artiste ?
Mon vrai nom de famille est Handtschoewercker, c’est flamant et plutôt long… Vu que j’avais la flemme de marquer mon nom en entier sur mes copies à l’école je mettais « Nils Handts » puis c’est resté… J’ai juste mis un Z parce que je trouvais ça plus beau. Puis c’était un moyen de garder « hand », la main. J’aime beaucoup l’idée de faire les choses à la main, de manière artisanale avec peu de moyens. Les mains c’est ce qui permet de réaliser nos rêves, de ne pas les laisser bloqués dans notre tête. Puis il y aussi le fait que ma mère m’a toujours dit que j’avais de belles mains mais mes potes les ont toujours trouvées chelou…  Alors je me suis dit que c’est finalement ce que je voulais provoquer dans ma musique. Le beau et l’étrange à la fois.

3. Comment qualifierais-tu ton style musical ?
Musique de tortue

4. Afin d’en savoir plus sur ta personnalité et ton univers, pourrais-tu nous expliquer ce qui t’a donné envie de produire, de faire de la musique ?
Dans le vraie vie je suis quelqu’un de plutôt timide, j’ai toujours été assez discret. Je pense que la musique est un moyen pour moi d’exprimer les émotions et les mots que je serais incapable d’extérioriser devant mes potes ou ma famille. Ça me permet d’exister tout simplement, de dire « je suis là, et le monde je le vois comme ça ». En général c’est quand je vais mal que je me mets à écrire et à composer. C’est vraiment comme une thérapie en fait. Ça permet de concrétiser tous mes ressentis, de les poser… Et de pouvoir les partager avec des gens que je ne connais même pas est quelque chose de très fort je trouve. En général c’est tout ce que j’observe et ce que je ressens qui me pousse à faire de la musique.

5. Quel est ton rapport avec le monde artistique en général ?
J’ai toujours été au contact de la musique. Quand ma mère était enceinte de moi, elle dansait et écoutait beaucoup de musique en passant de Chopin à Cesaria Evora. Mon père était compositeur et chanteur dans un groupe de variété, j’ai donc été bercé par ses chansons et assisté à beaucoup de ses concerts durant ma petite enfance. Mon frère était hyperactif et dansait partout dans l’appartement, et comme tout petit frère admiratif je me suis à faire du breakdance au départ pour faire comme lui puis ensuite par passion. Avec mon crew j’ai enchainé les battles et remporté des victoires dans toute la France. J’ai aussi fait 5 ans de violon au conservatoire, et 7 ans de théâtre à Champigny. Du coup c’est vrai que l’art a toujours été omniprésent dans ma vie. Quand mes profs me demandaient ce que je voulais faire plus tard c’était compliqué de dire « ingénieur » ou « éleveur de cochon »…

Rentrons dans le vif du sujet !
Le 31 mai dernier, ton premier EP intitulé
Torturêve
a vu le jour.
6. Que représente ce premier projet musical en solo pour toi ?
Torturêve représente énormément pour moi. Déjà il m’a permis de sortir un peu plus de mon bocal, de me jeter dans le grand bain… C’est comme quand tu fais l’amour pour la première fois. Au début ça te prend la tête mais après tu te sens grandi, plus grand et plus mature. C’est un peu la barque qui me fait quitter le petit bain tout chaud et qui m’emmène vers les grands océans. C’est une partie du rêve qui devient réalité. C’est une partie de l’enfance qui s’évapore vers le chemin des adultes.
Ça a été beaucoup de travail sur moi-même, beaucoup de remises en question par rapport aux textes et au prods, beaucoup de tourments, de moments très seul, de tris artistiques, mais aujourd’hui je suis méga heureux qu’il soit sorti et j’en suis très fier.  C’est une page qui se tourne et qui va me permettre de mieux avancer pour la suite.

7. Quel message as-tu voulu faire passer avec ce projet ?
Y a pas vraiment de message. Cet EP était surtout un moyen d’enlever le poids qui pesait lourdement sur ma carapace. Tout tourne autour de mes rêves, de mon envie de partir de ma banlieue, mais aussi de mes doutes, mes peurs, mes angoisses et mes remises en question. Torturêve c’est un peu une séance de thérapie avec moi-même mais pas trop cher quoi…

Torturêve commence avec Aqua bon, un premier morceau qui nous fait plonger dans l’océan de tes rêves. Les sons se superposent, passant d’un rythme doux à un plus électronique, tout en laissant ta voix jouer son rôle entrainant et envoûtant.
8. Il semble expliquer le titre de l’EP, mais alors, peux-tu nous en dire plus ?
C’est le premier morceau que j’ai composé,  je revenais de colonie de vacances (en tant qu’animateur) et c’est sorti hyper instinctivement. J’avais passé 2 semaines à la mer avec des enfants issus de quartiers défavorisés et c’est la première fois qu’ils étaient au contact de la mer. Un des petits m’a dit « moi je veux vivre ici je veux pas retourner au quartier » ça m’a énormément touché et c’est ce qui m’a donné les première phrases du morceau : « Tortue rêve d’un bel océan, rester à vie dans un bocal c’est chiant ».
Au départ le morceau s’appelait ‘Torturêve’, c’est lui qui donnait la couleur de l’EP. Je pense que c’est la track dont je suis le plus fier, surtout au niveau de la prod.
C’est marrant parce que c’est celui où il y’a le moins de texte mais sûrement celui où je m’exprime le plus.

S’en suit l’Homme Alone, comme une deuxième clé pour apprendre à te connaître.
9. À en entendre les paroles, ça nous laisse penser qu’il s’agirait d’un auto portrait. Je me trompe ?
Haha en effet. Dans ce morceau je décris beaucoup l’ado que j’étais lors des mes premières « boom » (oui avant on appelait ça des boom c’est pas très sexy…). Comme je l’ai déjà dit j’ai toujours été assez timide et je trouvais ça intéressant d’en parler à travers une soirée. C’est un contexte où y a beaucoup de gens, où tu dois te faire beau ou belle, tu dois te montrer donc tu vas faire énormément attention au regard qu’on porte sur toi. Et c’est souvent très malaisant surtout quand c’est ton pote qui t’invite et que tu connais pas grand monde tu peux vite te retrouver seul et devenir spectateur de la soirée (ce qui a été le cas pour moi un bon nombre de fois haha). Je pense que pas mal de gens ont vécu ce genre de situation et peuvent se reconnaitre dans mon morceau. Aujourd’hui c’est un peu different parce que j’ai beaucoup plus confiance en moi et heureusement que j’ai la danse qui me permet d’avoir ma crédibilité en soirée mais je garderai toujours cette petite part d’alonitude dans ma vie.

L’ambiance de l’EP devient plus douce avec Chambre, où nous découvrons un Nils chétif, déballant des paroles riches d’une honnêteté sans limite sur une instru sombre et mystérieuse. Il s’agit également du plus court morceau de cet EP, comme une sorte d’introspection dans tes doutes et tes songes.
10. Ta chambre joue-t-elle un rôle important dans tes musiques ? Serait-elle le lieu ‘mystique’ qui laisse place à ton imagination et ta productivité ?
Ma chambre a été pour moi l’un des endroits les plus importants pour construire la personne que je suis aujourd’hui. Et je pense qu’il en est de même pour beaucoup de gens. C’est ton cocon, ta bulle, c’est là où tu construis ton propre bateau, avec tes jouets, tes dessins, tes bouquins… T’es coupé de tout élément extérieur donc tu construis ton imagination, ton interprétation du monde qui t’entoure. C’est aussi là où tu te retrouves seul avec toi-même, avec tes problèmes, tes chagrins… En général j’écris la nuit dans ma chambre. Tout le monde dort, personne m’emmerde et je suis seul donc l’inspi vient assez rapidement.

Arrive Toyz, le morceau que tu as utilisé pour teaser l’EP et dont je ne me lasse pas depuis sa sortie. Nous rentrons toujours un peu plus dans ton monde et le titre nous amène directement en enfance pour comprendre le grand enfant que tu es et l’importance de ce trait de personnalité qui fait ta force. Ton Instagram en a été la première vitrine d’ailleurs car nous pouvons te voir créer avec ces fameux jouets, qui sont capables de bien plus de choses qu’on ne le croit. 
11. Quel lien entretiens-tu entre tes jouets et la musique ? Comment as-tu eu l’idée de commencer à créer à travers eux ?
Déjà merci pour ton retour !
Ça faisait pas mal de temps que je voulais poster une vidéo sur Insta de moi dans mon studio entrain de faire de la musique mais j’ai mis du temps à le faire car tout le monde le faisait et je voulais trouver une façon de l’amener différemment. Je faisais une prod chez moi enregistrée à partir de sons d’objets, je me souviens que j’étais tout excité je courrais partout chez moi à la recherche de trucs qui pouvaient potentiellement faire du son. J’étais dans une genre de transe puis c’est en fouillant que j’suis retombé sur mes jouets d’enfant et je me suis dit que c’était dommage de les laisser dormir dans le placard et que ça pouvait être drôle de les mettre en scène comme si c’était eux les musiciens. J’ai filmé et posté ma première video sur Insta en coup de tête et ça a eu beaucoup de succès. Je me suis dit qu’il y avait un truc à pousser avec ça. Puis je sais pas, j’aime bien cette idée de montrer qu’on peut faire de belles choses à partir de peu. C’est une valeur que mes parents m’ont toujours transmise et j’ai l’impression que ça se perd de plus en plus… J’avais besoin de l’exprimer à travers ça.

https://www.instagram.com/p/BoEpMoOBvyt/?utm_source=ig_web_copy_link

Le dernier œuf de Torturêve nous emmène Sous l’eau.
Une tortue comme animal totem et un aquarium comme monde temporaire, ce morceau parle du monde sous l’eau représentant le ras le bol d’un monde réel trop rapide et nocif. L’atmosphère aquatique retranscrite par l’instru nous fait vraiment nous sentir flotter.
11. Te sens-tu vraiment dépassé par les événements qui t’entourent ? Et puis finalement ça m’amène à te demander si toi tu es capable de rêver sous l’eau ?
J’ai toujours été lent en général. Que ce soit à l’école, ou pour comprendre ce qu’il se passe dans le monde extérieur, il me faut un petit temps d’adaptation. Dans Sous l’eau c’est carrément ce que je décris, j’suis complètement à côté de la plaque quand il s’agit de l’actualité, la politique, les masses d’info qu’on prend même pas le temps de comprendre sur les réseaux. Je vois tout ça comme un océan dans lequel je me sens noyé.
Dans ma dernière phrase je dis: « Si je j’suis attiré par les nuages c’est pour ne plus avoir la tête sous l’eau ». Justement c’est toutes mes merdes quotidiennes qui me poussent encore plus à m’en sortir, à rêver et viser toujours plus beau.

« Renard Tortue pour le développement durable : c’est beau, c’est bien, c’est bioooo ».
Tu formes un duo fraternel avec ton meilleur ami Louis, aka Loufox, sous le nom Le Renard et la Tortue, dont nous avons pu écouter un premier titre, Glide, sorti en mai dernier. (jmettrai le lien du son)
12. Que représente ce duo pour toi ? Et pourquoi avoir choisi de t’en émanciper ?
Ce duo représente beaucoup pour moi. Au delà du fait que la plus grosse partie de mes projets se fait avec avec Louis on a une complicité et un lien que je pense très peu de gens ont. On a fait du théâtre, du violon et toutes nos plus grosses premières conneries ensemble. Forcement on a créé un monde très fort et dès qu’on écrit, qu’on compose, y a une certaine magie qui s’opère. Puis on a vécu pas mal de choses similaires donc on n’a pas besoin de se parler pour se comprendre. C’est fou parce qu’on est à la fois hyper connectés et hyper différents tous les deux et je pense c’est ce qui fait notre force, on se complète. Moi j’suis l’introverti sage et lui l’extraverti bourbier (pour grossir les traits).

Ce qui est cool c’est que avec Le Renard et la Tortue on a chacun notre indépendance. On n’est pas un couple possessif qui vit que en fonction de l’autre et on peut chacun avoir nos projets perso sans qu’il y ait de galère. Je pense quand même que le plus gros et le beau de mes projets ces 10 prochaines années se fera avec lui. Ça n’empêche pas que je ferai plein de projets perso et que je garderai toujours mon monde à moi, tout comme lui.

13. Maintenant que ton premier EP est sorti, quels sont tes futurs projets ? Un clip ? Un album ?
Je préfère pas trop en parler parce que j’suis trop un mec mystérieux t’sais. Nan je rigole plein de concerts qui vont arriver avec Louis et mon collectif L’Arche dont on va pas mal entendre parler ces prochains mois (concert à La boule noire le 7 décembre faudra être nombreux). L’année 2020 sera remplie de beaux projets : la belle Shadi a sorti son projet le 19 juin, Patfimo. J’ai surtout envie de faire des projets avec d’autres gens que moi, là je bosse sur les prods du prochain EP Renard Tortue, L’EP de Loufox qui prépare juste une tuerie et le prochain EP de Skrim’z aussi.

14. Quotidiennement et intemporellement, quelles sont tes références musicales ?
James Blake, Stevie Wonder, Neil Young, Jacques Brel, Gainsbourg, Brassens, Les Beatles, Chopin, Stromae, Cesaria Evora, Bonga, Kendrick Lamar, Tupac, Flavien Berger, Air, Philippe Katerine, Lomepal, Booba, Orelsan et j’en oublie…

15. Si tu devais choisir…:
Tortues Ninja ou Son Goku ? 
Je serais pas honnête si je ne disais pas Son Goku…

Serge Gainsbourg ou Serge Gainsbarre ?
Serge

Reptile ou mammifère ?
Mammifère

Kicker ou breaker ?
Bricoler

Walk in Paris ou Walk in Champigny ?
Walk in RER A

17. Notre magazine s’intitule, Le Beau Bug, qu’est-ce qu’un « beau bug » pour toi ?
J’aime beaucoup ce mot, ma musique c’est un peu un beau bug, ça part d’une erreur, d’un truc pas du tout calculé  mais c’est ça qui rend la chose belle finalement. Tout ce qui est prévu, trop réfléchi ou trop parfait n’est pas très beau en général…   

18. Enfin, quels sont les indispensables à toujours avoir dans sa bibliothèque musicale ?
Temps mort
de Booba, tous les albums des Beatles, Moon Safari de Air, L’eau à la bouche de Gainsbourg, Les marquises de Brel, Contre-Temps de Fabien Berger, tous les James Blake, DAMN. de Kendrick Lamar, Racine carré de Stromae, et toujours un peu de classique pour se rappeler qu’on est tout petit : Vivaldi, Chopin, Mozart, Beethoven, Bach, Debussy..

Retrouvez Nils Handz sur les internets:
Instagram

Tendrement,
Louise Dornier
Le Beau Bug

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