L’interview de Kanso

© Pierre Volot

Il y a un an nous découvrions l’univers du trio Unno et son album Amaai. Aujourd’hui, nous apprenons que deux d’entre eux ont donné naissance à un projet musical nommé Kanso, et c’est avec Introversion qu’ils nous font voyager dans leur second cosmos.
Afin d’en savoir plus sur ces 4 années de travail, sur leurs inspirations, leurs parcours et le lien musical et fraternel qui les unit, nous leur avons posé quelques questions.

1. Avant de rentrer dans le vif du projet d’Introversion, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Abraham : Bonjour je m’appelle Abraham et suis métisse donc j’ai eu l’idée extrêmement originale de choisir Tismé comme nom de scène. J’aime les films coréens, manger de bonnes choses et contempler le ciel.
Awir Léon : Bonjour je m’appelle Awir Léon et je passais juste faire un petit coucou.
Joachim : Bonjour aussi. Je ne suis pas très doué pour parler moi alors je vais faire un copié/collé d’une bio que quelqu’un avait écrit pour moi :Joachim “J.Kid” est musicien et compositeur. Il mène de nombreux projets solo et, depuis 2010, sillonne avec le groupe UNNO les scènes françaises et européennes. Il est également l’un des membres fondateurs du prolifique collectif JayFly. Il aime raconter des histoires à travers sa musique…”

2. Pourquoi Kanso ?
A : On a beaucoup cherché avant de trouver ce nom. Je sais plus comment on en est venu à chercher des mots en japonais mais “Kanso” nous plaisait, tant dans la sonorité, que dans la façon dont ça s’écrit, que dans le sens. Kanso veut dire simple, sobre, en japonais.
J : Je ne me rappelle pas non plus pourquoi on s’est mis sur la piste d’un nom japonais. Mais je trouve que c’était une bonne idée et que c’est stylé de pas savoir expliquer pourquoi.

3. Afin d’en savoir plus sur vos personnalités respectives, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer, d’abord avec Unno puis ensuite en duo avec ce projet ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous dépasser depuis 2014 pour mener à bien cette ‘introversion’ ?
A : Avec Unno c’est le fait d’avoir l’impression de reconnaître des “alliés” avec qui il se passe tout de suite quelque chose qui paraît évident. Ça correspond aussi à un coup de coeur avec Dunkerque qui n’aurait peut être pas existé si il n’avait pas coïncidé avec la rencontre de superbes personnes avec lesquelles le partage a été constant depuis 7 ans. À propos de ce duo, je pense qu’on a de nombreux points communs avec Joachim, on s’en est d’autant plus rendu compte en étant colocataires. Ce projet a été une manière de fêter cette géniale colocation, et de continuer à la faire exister malgré le fait qu’on n’habite plus ensemble. Et ce qui nous a poussés à mener à bien cette introversion c’est peut être l’envie de partager ce goût pour l’intériorité dans un monde où, en façade, tout semble très extérieur. Il y a aussi le plaisir indéfinissable d’aller au bout d’un projet, qu’on a bâti de A à Z ou presque, qui nous a motivé pour aller au bout. C’est un peu une drogue, une fois qu’on connaît la sensation d’aboutissement d’un projet, c’est dur de ne pas aller la chercher à nouveau.
J : J’allais dire la même chose mais en plus stylé. C’est dommage que je n’aie pas répondu en premier à cette question.

4. Pour commencer, pourriez-vous décrire brièvement ce qu’Introversion représente ?
J : Pour moi il représente tous ces moments où on se parlait sans mots, où on savait ce que l’autre pensait ou allait dire sans avoir besoin de parler. J’ai l’impression que la source et la conception de ce projet viennent de ces moments là. C’est comme si on avait mis nos silences en chansons.
A : Pfff c’est tellement beau ce que tu dis… Pour moi ça représente un lien, un point commun qu’on a avec Joachim, celui d’être plutôt introverti qu’extraverti. Je pense qu’on aime prendre soin du parc d’attraction qu’on s’est créé dans nos têtes. De façon plus intime, ce projet fait aussi écho à un désir de dépassement au contact d’un des frères les plus talentueux que je connaisse, dont la profondeur de la musique n’a pas ou peu d’équivalent à mes yeux. Je ne sais pas si ce désir était conscient avant de commencer sur l’album, ou à ses prémices, mais à présent ça me semble assez évident.

5. À titre personnel, le premier morceau, intitulé Something, m’a immédiatement fait penser à Doc Gyneco… La voix sûrement ? L’ambiance ?
A : Non je pense que ça doit être mes cheveux quand j’étais petit, en 6e on m’appelait Doc Gyneco. Peut être as-tu ressenti l’énergie de mes cheveux de 6e en écoutant Something. Oui c’est forcément ça.
J : Ahahaha on t’appelait Doc Gyneco en 6e ? Oh punaise je savais pas ça, j’aurais trop aimé être dans ta classe !

Un premier titre en anglais et des paroles très recherchées qui sont chantées en français. Voilà une des premières émancipations d’Unno dont les textes étaient exclusivement en anglais.
6. Devons-nous y voir une préférence pour notre langue française ? Ou un désir de revenir à la source ?
A : La langue de Molière c’est la base ! Ça n’est pas le fruit d’un calcul, j’écris en français depuis que j’écris, j’aime le challenge qui consiste à “faire sonner” cette langue dans le rap et le chant. Et puis j’aime cette langue tout court. J’aime aussi l’anglais qui a une sorte de musicalité presque immédiate mais je me sens beaucoup moins à l’aise s’il faut entrer dans une conversation profonde ou écrire un texte par exemple.
: Ouais moi aussi.

Mon morceau coup de cœur n’est autre que L.B.D.B dont je ne peux me retenir de vous demander la signification. La production se résume à d’extravagantes montagnes russes, tout autant que les voix qui sont aussi douces et enivrantes que mystérieuses et troublantes.
7. 
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce morceau ? Et sur son clip ?
A : Les montagnes russes italo-marocaines ! C’est inspirant ça c’est sûr… L.B.D.B. ça veut dire “Les Babines de Babar”, enfin je crois, je sais plus trop. Ah non ! “Les besoins du bide” ! C’est forcément ça.
J : Ah ! Je croyais que ça voulait dire Le Bigre du Bengale en rapport à tes origines Bénégalaises ! En tout cas merci pour la comparaison de la prod à d’extravagantes montagnes russes ! J’adore les montagnes et j’adore les russes donc ça me touche beaucoup. Plus sérieusement, quand j’avais fait cette prod je me souviens que je me disais qu’il était impossible de rapper dessus à cause des rythmiques chaloupées qui se superposent ; qu’elle serait destinée au mieux à illustrer du visuel, puis sans crier gare, ce bon vieux Tismé se l’est accaparée et a fait cette chose. En franchement je trouve que c’est pas mal ce qu’il a fait.
A : À propos du clip, il date un peu puisqu’on l’a fait en décembre 2014 avec Humphrey Castouple, mais on l’aime bien. Il fait écho à la schizophrénie du personnage qui parle dans le texte. C’est un peu moi mais pas complètement non plus, et heureusement…

A tiers chemin de l’opus, Liquide apparaît comme une pause freestyle dans cet album. Un morceau qui, à en écouter les paroles, aurait pu être une belle conclusion.
8. Qu’avez-vous voulu faire passer pendant ces 24 secondes, à ce moment-là du projet ?
A : C’est une sorte de petit intermède égotrip qui va bien. 24 secondes où l’on prend du plaisir. J’aimais bien ce flow (je ne fais que suivre un des éléments de l’instrumental de Joachim), mais d’un côté je n’avais pas envie d’opter pour un autre flow si on continuait le morceau. Et si j’avais continué avec ce genre de flow plus longtemps je me disais que ça aurait été chiant, trop répétitif… C’est peut-être une sorte de métaphore d’un élan interrompu par la flemme ou les doutes aussi.
J : … par la flemme surtout !

Que demander de mieux qu’un beau voyage ? Voyage apparaît comme une escale tant paradisiaque qu’inévitable. Un voyage physique, moral, quotidien, ensemble ou seul, cette production transpire un travail acharné et une passion partagée. Après une première écoute avec du recul, se plonger dans les paroles nous fait prendre conscience de notre même désir de nous couper du monde quelque temps, ‘se nourrir de l’horizon’. Cette poésie des mots/maux se lie à une intervention inattendue de voix d’enfants, mis en scènes en fin du morceau avec leur réponse à ce Voyage.
9. Vos esprits volent donc au loin ? Les enfants en seraient-ils un symbole ?
J : Merci beaucoup ! Ayant moi-même été enfant pendant longtemps, je sais que les enfants ont une approche très simple et sensationnelle des choses. Ils savent vite s’ils aiment un truc ou pas, ils voient les choses en « amusant / chiant » là où les adultes les voient en « solutions / problèmes ». Et cela leur permet, je trouve, lorsqu’ils s’attardent sur quelque chose de toujours l’aborder ou l’augmenter avec leur imagination. Ils peuvent transformer un chemin routinier en parcours surprise, créer sans aucune règle dans le process et passer à autre chose sans aucune transition. C’est cette liberté que je trouve géniale et qu’on essaie de conserver dans notre approche. Ce n’est pas un calcul parce qu’en fait on l’a tous en nous, c’est juste qu’il faut penser à ne pas l’oublier sur la route.
A : Merci pour tes mots ! Oui tant que possible mon esprit vole au loin, sinon il y aurait de fortes chances que je sois en dépression tout le temps. La musique est un des moyens qui me permet de faire voyager mon esprit, de faire en sorte qu’il se délocalise. Et sinon pour moi le voyage a quelque chose de l’ordre de l’émerveillement, de l’ordre de s’extasier devant des choses simples, de se sentir petit face à l’immensité du monde. Pour moi c’est directement lié à l’enfance.
Je trouve que l’enfance est le moment où notre bienveillance jaillit naturellement, elle n’est pas le fruit de calculs. C’est le moment de nos vies où on est à la fois les plus faibles, les plus forts, où on a plus d’imagination, où on est les plus purs, les plus entiers et les plus libres aussi. Je me dis que beaucoup de maux de notre époque sont liés à notre manque de réelle considération envers l’enfance. Et je me sens fortement attaché à ce thème.

Après une mélancolie relaxante, une production jazzy survient dans nos oreilles et nous esquisse des sourires. Une trompette, une guitare et des créations électroniques inébriantes : We are nous donne envie de chanter et de danser avec vous.
10. Qui est/sont ce « We are » ?
A: “We are” c’est Unno, c’est Jayfly, c’est tous ceux qui veulent bien se joindre à nous. Potentiellement c’est tout le monde. La dimension jazzy dont tu parles, cette dimension musicale même, a été apportée par Nicolas Baudino et Gustave Reichert qui jouent sur la majorité des morceaux d’Introversion. Nicolas est un ami de longue date avec qui on a souvent travaillé, il joue principalement du saxophone, de la flûte traversière sur le projet. Et Gustave est un ami de très très longue date puisque c’est mon frère !! C’est un des meilleurs guitaristes que je connaisse et je pense dire ça objectivement.
: On voulait faire clip en dessin animé pour ce morceau mettant en scène les membres de Jayfly dans des situations ubuesques mais on a pas d’argent… Si jamais parmi les lecteurs certains seraient intéressés pour réaliser ce clip par amour n’hésitez pas à nous contacter. Merci.

« Ma rage est douce. » est la phrase percutante de l’avant dernier morceau de l’album, Douce.
11. Pour ce titre, mais en général sur tout le projet, comment trouvez-vous les mots justes pour créer ? En d’autres termes, vos expériences personnelles sont-elles l’unique influence de vos écrits ?
J
 : Alors quand j’ai écrit ce morceau je me souviens que je traversais une période difficile de ma vie. J’étais entre deux eaux, une plate et une gazeuse. Je savais pas trop comment joindre les deux bouts, le bout du rouleau et le bout du tunnel. J’avais le cul entre deux chaises, une longue et une musicale. Ma vie était mi-figues mimolette, je pouvais rire et pleurer en même temps, mais grâce à … Abraham tu peux finir ? On m’appelle.
A : Oui d’accord Joachim, va en paix répondre à la requête de l’appelant. Moi je peux juste dire que mon instru, même si elle est pas terrible cette fois-ci, a beaucoup influencé Joachim. Et je pense que c’est grâce à ma musique bof, qu’il a pu se tirer de cette sale affaire. Les textes sont le fruit d’expériences personnelles, de pensées, de projections, et d’un mélange de tout cela avec l’imagination. La couleur dominante de chaque son m’aide aussi à trouver les « rails » qui me semblent être les bons au début de l’écriture. Tous les textes ont été écrits avec les instrus de Joachim comme support, aucun texte n’existait avant.

Cet album existe également grâce à quelques invités, tous membres du collectif Jayfly ou presque: QWH, Awir Leon, Malik, Connie…
12. Si vous deviez choisir 3 artistes internationaux avec qui collaborer, lesquels choisiriez-vous ?
: Oui ! Des gens chouettes s’il en est.Pour répondre à ta question: Jim Carrey, Michel Gondry, Kendrick Lamar. Aucune idée de la forme que pourraient prendre ces collaborations par contre.
J : On en profite pour les re-remercier tous.  Alors si je pouvais en choisir 3 je dirais : J. Cole, J Dilla et J Lo et on ferait la J.Tape !

Introversion est un projet composé de deux pochettes, visuellement très différentes, qui pourraient faire penser à deux ambiances opposées, deux messages clés.
13. Pourquoi avoir choisi cette double vitrine ?
A : Quand on n’a pas de vitrine du tout pourquoi ne pas s’en créer une double ?
J : En fait c’est juste qu’une pochette avait était faite au début du projet, et l’autre à la fin. Pas mal de temps s’était écoulé entre les deux et on aimait bien les deux, on arrivait pas à se décider. On trouve que les deux illustrent des facettes différentes du projet mais complémentaires.

14. Comment décririez-vous votre musique ? Votre style ? Vos inspirations ?
J : Ma musique c’est ma façon de parler sans mots, mon style c’est ce que j’ai envie de dire sur le moment et mes inspirations les choses qui m’ont donné envie de parler.
A : Notre musique est sincère. Mon style est changeant et importe peu. Mes inspirations précèdent mes expirations. Et leurs succèdent.

15. Plutôt :
Polychrome ou monochrome ?
A : Moi je dirais Polychrome. On est un peu polychromes comme personnes déjà nous.
: Polychrome parce que Monochrome c’est restrictif.

Ensemble on va plus loin ou tout seul on va plus vite ?
: Je dirais, Ensemble on construit et seul on creuse.
A : Tout seul on est assez vite prêt à aller plus loin ensemble.

Anomalicoco ou les mafruuuuuuuuuuuuuuuus ?
J : Ahahahaha j’adore les deux et j’adore le fait que personne ne va comprendre !
A : Hahaha très dur de faire un choix… Les mafruuuuuuuuuuuuuuus ! Même si quelque part ça me fend le coeur. Parce que Anomalicoco, quand même, c’est quelque chose.

Noir espoir ou noir exutoire ?
A : Moi je vais dire noir espoir, ça me fait penser au moment où on éteint la lumière juste avant de dormir et rêver.
J : Je vais dire noir espoir aussi mais en vrai j’ai pas compris.

16. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug, alors qu’est-ce que c’est pour vous, un beau bug ?
A : C’est un insecte beau gosse.
J : Ahahah j’ai pas mieux !

17. Quels sont les indispensables à avoir dans son iPod ?
J : Au moins un morceau qui vient de sortir et dont tout le monde parle pour faire genre t’es à la page, un morceau de DJ Premier au cas où tu tombes sur un puriste du hiphop, un morceau polémique pour donner ton avis précieux à tout le monde, un morceau festif pour montrer que t’es pas dépressif, un morceau triste pour montrer que tu prends la musique sérieusement quand même, un morceau d’un artiste qui vient de mourir pour l’hommage et un de nos morceaux pour qu’on touche l’argent du streaming.
A : De la batterie ! Et puis au moins un son de Kendrick Lamar, au moins un son de Michael Jackson, au moins un son de quelqu’un qu’on aime bien même si on en a un peu honte, au moins un son de quelqu’un qu’on aime pas, et enfin au moins un son de quelqu’un de notre famille, un reniflement par exemple.

17. Un mot pour la fin ? Ou deux ?
Awir Léon : J’ai faim

Tendrement,
Louise Dornier
Le Beau Bug

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

17 + huit =