L’INTERVIEW DE FILS CARA

Crédits Photo : Andrea Montano

Aujourd’hui, on met en lumière celui qui mérite l’attention de tous. Poète des temps modernes qui manie la mélodie et les mots à la perfection, Fils Cara prouve son talent avec Volume, son premier album sorti en janvier dernier. Artiste aux allures pop et aux échos rap, il cultive l’esthétisme du langage et de son interprétation. Il y a quelques semaines sortait Hurricane, un morceau lyrique et touchant qui, dès les premières secondes, vous emporte comme la plus violente des tempêtes. Mettez le Volume à fond : on a posé quelques questions à Fils Cara, et il nous a répondu Sans filtre.

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Moi c’est Fils Cara, un artiste français de Saint-Étienne, installé à Paris maintenant. Je fais de la musique depuis un an et demi de manière professionnelle, mais j’écris depuis que je suis au lycée. J’ai signé avec le label microqlima il y a un an. Aujourd’hui je travaille avec eux et toute une équipe de contributeurs à mes projets.

2. Ton pseudonyme c’est Fils Cara. Pourquoi avoir choisi celui-là ?
Cara c’est le diminutif du prénom de ma mère. Je suis issu d’une famille d’immigration sicilienne qui est arrivée il y a deux générations dans la vallée du Gier, à Saint-Étienne. Mon grand-père est venu, il a fait venir ma grand-mère, ensuite ma mère est née et puis moi. C’était une manière d’importer la bonne étoile de ma mère sur ma carrière. C’est une personnalité grandiose.

3. Ton album Volume est sorti en janvier. Qu’est-ce qu’il a représenté ce premier album et qu’est-ce qu’il t’a permis aussi ?
C’est assez drôle parce que j’avais déjà sorti deux EP un peu obscurs sur internet, sous un autre nom, et c’est grâce à ça que microqlima m’a repéré. Ils avaient entendu un morceau d’un projet précédent que j’avais clippé sans budget et c’était super cool pour eux de pouvoir parler à un rappeur parce qu’ils n’avaient jamais travaillé avec ce genre d’artiste.

J’avais déjà préparé des maquettes de Volume, en amont, avant de faire le disque, dont Nanna et Contre-jour, en une version bêta, que j’avais envoyées à microqlima. Ils ont eu envie de travailler avec moi parce qu’ils trouvaient ça vraiment intéressant. C’est donc les maquettes de Volume, qui ne s’appelait pas du tout comme ça, qui m’ont permis de faire connaître ma musique au label et de pouvoir discuter avec eux. Pour ça, je suis très content que Nanna et Contre-jour fassent parti de l’album et qu’ils soient le point de départ de ma musique. Les huit titres qui sont présents dans Volume, c’est la représentation de ce que j’ai vécu jusqu’à présent. Ça parle du départ à Paris et puis il y a une sorte de parfum un peu adolescent qui se dégage de ce disque là, beaucoup moins des futurs disques, notamment de celui qui sortira en septembre.

Volume, c’est un point de départ polymorphe, parce qu’il y a plusieurs couleurs sonores, dont certaines que je vais explorer dans la suite de ma carrière et certaines que je vais abandonner, pour peut-être y revenir plus tard.

4. De quoi est-ce que tu as besoin pour écrire des chansons ? Est-ce que tu as besoin de souffrance ou au contraire, d’être dans un bon état esprit ?
De manière générale, j’essaye de me battre contre la tristesse et la souffrance. Je pense que la joie, c’est un acte de résistance et une vraie manière d’exploiter tout son potentiel physique et mental quand tu écris un morceau. J’aime me sentir bien quand j’écris, entouré et soutenu. J’adore faire des morceaux avec mon frère, Francis, avec mon pote Louis-Gabriel, qui a pas mal bossé sur le deuxième disque, ou mon pote OSHA, avec qui j’ai fait Volume en entier.

Et puis à la fois, il y a des chansons qui s’écrivent très simplement : quand je suis tout seul avec ma guitare à la maison ou que j’écris sur une boucle que je reçois d’un producteur avec qui je travaille. Ça dépend de beaucoup de choses, mais c’est surtout un état de méditation. Pour moi la méditation ne se trouve que dans la joie ou alors dans l’abandon total de tout ce que tu penses. Je ne peux pas écrire dans la peur ou la précipitation. J’ai juste besoin de temps.

5. Ta pochette d’album représente une tête formée dans une sorte d’or. Qu’est-ce que tu as voulu représenter ?
C’est un hommage à Constantin Brâncuși, qui est une figure de la sculpture de l’entre deux guerres. Il avait fabriqué, en bronze, La Muse Endormie, qui est une tête couchée, les yeux fermés qui semble dormir à jamais. Je trouvais ça assez fascinant de pouvoir regarder cette sculpture en me disant que, à tout moment, cette tête de femme va se réveiller.

Je voulais poser le même paradigme sur ma pochette d’album c’est à dire : j’ai les yeux clos, je suis figé à jamais dans de l’or, du cuivre ou du laiton, en tout cas dans une matière solide, mais tout ce que tu vas entendre, c’est à la fois ce qui est contenu dans cette tête, (qui est la mienne, on s’est servi de mon profil pour la sculpter en 3D) et à la fois, cette idée de devoir ouvrir les yeux à un moment donné.

6. Dans une de tes chansons, qui s’appelle Sans filtre, tu dis avoir « des failles, sous tes failles ». Est-ce qu’aujourd’hui, tu as réussi à faire des faiblesses que tu pourrais avoir, des moteurs de créations, et est-ce que ce ne sont pas même ce genre de faiblesses qui font que tu es un artiste et que tu as des choses à raconter ?
Je pense que les failles, notamment les plus profondes, et c’est ça que je veux signifier par cette phrase, sont vraiment les points centraux de la personnalité. Ce n’est pas psychanalytique, c’est très simple. À un moment donné, tu as subi un abandon, eh bien, tu vas plus chercher la reconnaissance par exemple.  Ce sont des mouvements qui font que ta substance et ta personnalité, définissent ce que tu fais. Et ce que tu fais c’est de l’art, donc tu es une artiste dont la personnalité est soudée par les failles et par les creux, par les retours en arrière, par la nostalgieEffectivement, je pense que les failles, il faut les exploiter au maximum, et plus tu descends profondément dans tes failles, plus tu ressors de la joie de ces moments-là, parce qu’ils ont fait de toi qui tu es. Les failles sont fondamentales.

7. Le 16 avril, tu as sorti Hurricane et tu dis « faire des ricochets sur le hurricane ». Qu’est-ce qu’elle représente pour toi cette image ?
C’est une phrase importante dans le morceau, c’est pour ça qu’au niveau de l’interprétation, j’appuie sur la fin de la syllabe. On imagine tous envoyer un caillou sur une tornade et qu’à un moment, le caillou nous est renvoyé, mais on ne sait pas dans quel sens. C’est exactement pour dire cet état de fait. C’est comme quand tu boxes, tu fais mille coups dans le vide pour un coup qui touche le punching-ball ou la personne en face de toi. C’est une manière de dire que dans la vie, il ne faut jamais cesser de faire, il faut envoyer, envoyer des cailloux sur le hurricane, jusqu’au moment où il atteint sa cible. Le hurricane, c’est vraiment la vie en elle-même : un mouvement perpétuel. Et toi, il faut que tu envoies de cailloux dessus pour qu’à un moment il touche une cible.

8. En cette période de confinement, beaucoup de gens ont voulu rentabiliser le temps qui nous est donné pour créer. Comment tu vis cette période, est-ce qu’elle te rend plus créatif ou alors elle te met une pression qui t’empêche de produire des choses dont tu es fier ?
Pour ma part, je ne ressens aucune pression, je me sens très bien. Je suis privilégié en plus, je suis dans une petite maison à la campagne et je peux profiter de boire du thé, de faire la cuisine. De manière générale, j’aime vivre, écrire.

J’ai emmené seulement ma guitare de Paris : ça me permet d’explorer des terrains qui sont infinis. Les chansons à la guitare, ça se fait depuis la nuits des temps. Et en ce moment, j’écoute pas mal de folk, Bob Dylan, Joan Baez, Neil Young, ça m’intéresse vraiment. Je suis hyper fier des morceaux que je peux sortir, qui ressemblent, dans la couleur, un peu à des morceaux folk parce que je n’ai que ma guitare. Je pense que les chansons qui vont sortir, vont être super cool à produire après à Paris, quand je vais les emmener dans mon son. 

9. Tu racontes dans Les honoraires, qu’à 18 ans, tu te cachais dans ta chambre et que tu te mettais en “quarantaine”. Est-ce que cette situation de remise en question, de se recentrer sur soi-même, d’un peu chercher à se retrouver, tu as l’impression d’être redevenu cet ado que tu étais ?
Oui je crois. La quarantaine a ce truc très adolescent qui fait que tu n’es pas régi par un rendez-vous où il faut que tu ailles quelque part dans Paris. Ce qui fait que je me permets de, parfois, ne pas répondre à des mails et d’aller plutôt me balader, ou fumer une clope. C’est beaucoup plus sélectif. Et je pense que l’adolescence, c’est ça, c’est un moment où tu choisis, tu es en sélection et où tu commences à comprendre ce que tu aimes et ce que tu n’aimes pas, de manière très simple, par les sentiments. Les moments où tu te regardes, ce sont les moments où tu es le plus en lien avec tes feelings et où tu fais les choses selon ce que tu as envie. Donc oui, je redeviens un peu un ado ! Après, ce n’est plus du tout comme j’étais à l’époque. À 18 ans, j’étais au bout de ma vie, j’écoutais Agnès Obel toute la journée au fond de mon pieux. Là j’ai un mode de vie beaucoup plus sain, je ne suis pas dans un mal-être.

10. Qu’est- ce que tu voudrais lui dire à cet ado triste s’il était en face de toi ?
Je voudrais lui dire que ça ne sert à rien d’aller trop loin dans sa tête et que, de toute manière, ça va passer. C’est très bien dit dans le film Lost In Translation de Sofia Coppola. À un moment, Scarlett Johansson et Bill Murray sont allongés, et elle lui demande Est-ce que ça passe ? , et il répond, Oui, enfin non, enfin oui…, il ne sait pas trop. Mais, on ne peut jamais savoir si ça passe, parce que dans les moments où on est triste, ce qui arrive tout le temps, on a l’impression qu’on ne s’en sortira jamais. Alors que, si on se retourne, on voit qu’on a accompli les meilleurs choses.

Je me fie plus aux victoires qu’aux défaites aujourd‘hui, c’est tout. Et je pense qu’il y a assez de victoires pour se rendre compte que la vie est cool quoi.

11. Tu préfères : 

– aller où tu vas ou aller où les gens de ton âge vont ?
Je pense qu’on va tous au même endroit, mais sans passer par le même.

– le rap ou la pop ?
La pop.

– Saint-Étienne ou Paris ?
C’est une bonne question. Je préfère un mélange des deux. Milan, ça pourrait être le mélange ! Il y a un truc où j’aimerais bien retrouver l’espèce de désespoir qu’on avait tous à l’époque à Saint-Étienne qui fait qu’on a pu monter nos projets, que ce soit Zed Yun Pavarotti, La Belle Vie, Terrenoire ou moi. On était tous poussés par une sorte de désespoir qui, à Paris, est caché par un amoncellement de trucs à faire, de choses à sortir, de concerts tout ça. Mais je crois que je préfère Paris. Je n’en peux plus de St-Étienne, j’ai donné ma part !

– la Terre ou son satellite ?
Je suis un mec dans la lune donc je pense que je préfère la regarder mais avoir les pieds sur Terre.

12. Est-ce que tu aurais une anecdote à nous partager ?
J’en ai deux !

Il n’y a pas longtemps, j’ai commencé pour la première fois une tournée, en première partie de l’Impératrice, et j’ai été pour la première fois dans un tour bus. On devait faire Paris-Bruxelles la nuit et j’étais tellement excité d’être dans un tour bus que je n’ai pas dormi de la nuit. Le concert du lendemain, il était incroyable parce que j’étais complètement crevé. Et je me suis rendu compte que, rentrer sur scène en étant crevé, c’est trop bien ! Donc ça ne sert à rien de dormir avant les concerts, n’hésitez pas à ne pas faire de sieste !

Deuxième anecdote, c’est le premier concert où les gens ont chanté mes chansons. C’était au pop-up du label, en janvier dernier, et il y avait 250 personnes qui étaient venues juste pour moi, j’étais trop content. Et, j’entends tout le monde chanter, mais surtout, j’entends ma mère qui chante plus fort que tout le monde derrière. Et ça c’est une anecdote magnifique. Déjà que ma mère vienne à Paris, elle était venue me faire la surprise, et de l’entendre chanter avec tous les autres, c’était fou.

13. Quels sont les indispensables à avoir dans sa bibliothèque musicale ?
Je dirai dans sa bibliothèque tout-court. L’art, il se consomme autant en lecture qu’en disques.

L’indispensable de la bibliothèque musicale, c’est King Krule, évidemment. C’est un mec trop fort avec une pensée de la musique qui va bien au-delà de ce qu’on peut faire en pop ou en chanson. Les Beatles, bien sûr. Le rock anglais, de manière générale. Le rap us aussi, que ce soit Dr Dre, Kanye West, c’est un son qui a forgé tout le son de la musique depuis les années 2000.  Après, le trio Gainsbourg, Léo Ferré, Barbara. Brel c’est un peu trop frontal, trop gros pour moi.

Pour ce qui est des livres, je pense que c’est très bien d’avoir lu De Radiis, d’Al-Kindi, un philosophe né à Bagdad dans les années 800. Il parle de la connexion entre les sons, les images, les planètes et tout. Tu as un peu l’impression que c’est complètement fou mais c’est hyper rationnel et bien écrit, et je trouve que c’est un ouvrage de référence pour se dire qu’on est tous liés parce qu’on est fait des mêmes matériaux. Que ce soit les étoiles ou nous, chimiquement, c’est la même matière donc, il ne faut pas commencer à faire du mal aux gens ou à s’entretuer.

14. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug. C’est quoi pour toi un beau bug ?
Un beau bug, je vais le prendre au sens esthétique, c’est un bel accident. C’est à dire, à un moment donné, je suis sur ma guitare, mon doigt ripe et je touche une autre corde et la note est cool en fait. Ou alors, je suis au piano, je manque un accord, j’en fais un autre et avec la mélodie ça fonctionne. Pour moi, c’est heureux accident, un heureux hasard.

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Tendrement,
Louise Lecluse
Le Beau Bug

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