L’interview de Didacte

Représentation sonore d’un voyage introspectif, le premier album du producteur électro-organique Didacte, From Here To The Glade, est une oeuvre musicale qui, en plus d’inviter au voyage, invite à s’interroger sur le sens d’un musique, sur ce qu’elle produit en nous, sur le sens profond que l’on perçoit à la suite de l’écoute d’une oeuvre électronique purement instrumentale. À l’occasion de cette sortie, nous en avons profité pour lui poser quelques questions.

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Adrien, 28 ans, français, vis à Madrid depuis 5 ans. Mathématicien et musicien. Dans la musique depuis assez petit. Musique purement instrumentale d’abord: piano, guitare et batterie. Puis avec une composante électronique forte ensuite. Globalement j’essaie de faire cohabiter l’abstraction et la rationalité mathématique, avec la sensibilité musicale et ses couleurs. Jusqu’ici ça colle !

2. Pourquoi Didacte ?
Pour deux raisons qui fusionnent: D’une part tous mes potes m’appelle Did depuis toujours. D’autre part j’ai appris la musique en autodidacte, et aujourd’hui c’est une approche que je défends a posteriori : je pense que la pratique doit venir avant la théorie. Elle permet d’ouvrir des espaces, des cases qui pourront ensuite accueillir la théorie. Pour pouvoir vraiment se nourrir de théorie, je pense qu’il faut aller vers elle, et non pas qu’elle vienne à nous. J’aime la curiosité et la soif d’apprendre qu’engendre l’autodidactisme.

La première chose qui nous a marqués, avant même que l’on ait l’occasion d’écouter ton album, c’est la manière dont tu décris ton processus de création. Tu dis baser ton écriture musicale essentiellement sur l’improvisation et le hasard !
3. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur ce qui t’inspire alors, lorsque tu es en plein processus créatif ?
Je pense que l’aléatoire est plein de suggestions, et qu’être créatif c’est aussi savoir écouter le hasard. L’aléatoire est comme une provocation pour l’esprit, qui essaiera toujours de le structurer, de lui donner un sens. Et alors, pour répondre à ta question, je pense que le processus créatif doit être allumé en quasi permanence, au quotidien, pour pouvoir saisir les agencements de sons qui défilent devant notre conscience, et attraper ceux qui raisonnent en nous.

La manière dont tu décris ton album est également très intéressante : tu le décris comme un voyage introspectif, rythmé par la découverte de soi en passant par la phase de doute.
4. Cette question vient compléter la précédente : comme tu composes en faisant la part belle à l’improvisation, comment s’est passé l’écriture de cet album ? Est-ce que tu l’as écrit en “temps réel”, “à chaud” ? ou au contraire après avoir vécu ces étapes et en prenant du recul ?
La structure a été définie à partir d’une expérience vécue, et de l’observation de cette même expérience, de ce même processus introspectif, chez beaucoup d’autres. Cette nécessité de se retrouver seul et d’expérimenter l’inconfort, qui parfois déclenche une crise profonde, pleine de souffrance et de résistance dans un premier temps, puis ensuite de paix et de cohérence.

Lorsque l’on écoute ton album une première fois, d’une traite, on se rend compte qu’il est à 90% instrumental. Si des voix font parfois irruption dans certains titres (je pense notamment à Chant of Delusion), ce n’est que pour soutenir ou ponctuer l’ambiance du morceau.
5. Est-ce que pour toi les paroles ne sont pas nécessaires à la compréhension d’un morceau ? La musique est-elle un langage à part entière pour toi ?
Très bonne question. Je pense que les paroles sont dans la majorité des cas un outil trop explicite, qui bride le voyage et l’expérience de l’écoute. Les mots offrent un chemin déjà tracé, alors que le langage des instruments s’arrête un pas avant, dans l’évocation, ce qui permet de faire participer plus activement celui qui écoute. Je pense que c’est plus facile et immédiat de se fondre dans une mélodie que dans des mots.
Les mots font appel à notre cerveau rationnel et analytique. Les mélodies aux sensations, et aux couleurs. L’abandon y est plus facile.

Attardons-nous maintenant au commencement du voyage. Symboliquement dénommé Here, il précise que le voyage démarre non pas à un endroit précis sur la planète, mais en nous. Ce qui marque, lorsque l’on essaie de décortiquer le morceau, c’est que bien qu’il soit calme et ponctué de sons organiques, il commence par le bruit de la foudre qui frappe le sol.
6. Le début d’un voyage au coeur de soi-même est-il, pour toi, lié au hasard et à la violence d’un choc ?
Oui, parfois tout part d’une bonne claque, nette et douloureuse, que donne notre sagesse endormie au fond de nous à notre mental toujours occupé et agité. Une sorte de révolte intérieure qui se fait malgré nous, et qui souvent utilise un événement déclencheur extérieur violent pour se révéler.

7. Au passage, où étais-tu lorsque tu as pensé à composer Here ?
À Madrid. Où concrètement je ne sais plus. Dans un de tous les “Here” du passé 🙂

On poursuit sur les terres de Kodamas, sur le tire Echoes Of Kodamas. Lorsque l’on cherche ce qu’est un “kodama”, on s’aperçoit qu’il s’agit, en japonais, de l’esprit qui vit au sein d’un arbre.
8. Il représente quoi, pour toi, l’arbre, de manière symbolique (et personnelle si tu souhaites en parler) ?
L’arbre c’est notre nature profonde, calme, stable, paisible. Fixer un arbre quelques minutes c’est se rendre compte de l’électricité de notre rythme. Et la forêt c’est l’endroit où ce rythme, en trop grand décalage avec tous ces grands êtres, explose.

Après le passage inévitable de la Solitude, on arrive sur Chant Of Delusion, titre essentiellement construit autour d’un rythme puissant, omniprésent, et de bribes de voix s’exprimant dans un langage exotique et étranger. On l’entend comme un écho, comme s’il venait de loin, très loin.
9. Que signifient ces voix, qui semblent répéter une sorte de mantra ?
Le rythme et le chant représentent le délire, les hallucinations, la perte de repères, le point culminant de l’incertitude. Cette frénésie, cette violence qui permet la purification. Les voix, qui ici jouent le rôle d’un Icaro, chant médicinal sud américain, viennent d’un enregistrement réalisé dans les années 70 à Auroville, communauté expérimentale du Sud de l’Inde, où je suis allé il y a quelques années. Cet endroit très spirituel est rempli d’ambitieux qui parcourent le chemin de l’évolution dont parle l’album.

S’ensuit un diptyque, Saturn’s Invitation et Saturn’s Secret, diptyque qui prend pour sujet Saturne, comme son nom l’indique. Plus électroniques et moins centrés sur des sons organiques que les autres, ces deux titres forment une sorte de rupture dans le rythme de l’album.
10. Pourquoi avoir choisi Saturne comme “personnage” pour ces deux titres ?
Exactement, ces deux tracks sont une rupture, parce que ce sont les seules qui représentent un épisode qui se déroule loin du bois, loin du vent, loin des sonorités organiques du reste de l’histoire. C’est une parenthèse cosmique, un détour autour de Saturne. Pourquoi Saturne ? D’une part parce que le symbolisme de cette planète renvoie directement à la transition entre deux états, à ce moment suspendu où l’homme n’est plus ce qu’il était, mais n’est pas encore ce qu’il sera. Et d’autre part comme un clin d’œil à The OA, lorsqu’ils y découvrent un lien non explicable entre les expériences de mort imminente et cette planète. Dans les deux cas, comme dans mon album, Saturne représente une sorte d’espace entre deux états.

On arrive à l’avant dernier titre : Awe, dont la traduction française est ambigüe : “awe” signifie aussi bien “admiration” qu’ “être terrifié”. Le titre cependant est lumineux, ponctué d’accords de guitare, et semble plutôt correspondre à la première traduction de ce terme.
11. On sent que l’on arrive à la fin du voyage, j’imagine que ce titre correspond à l’admiration personnelle que l’on a pour le chemin que l’on a parcouru ?
Oui, l’admiration pour le chemin parcouru, et pour ce que l’on découvre au delà. Ce titre électrique et positif représente un éblouissement, et l’excitation de voir les choses de manière plus claire et plus vraie. Une euphorie temporaire, avant le calme.

Enfin, notre chemin s’achève avec The Glade. Sans contestation possible, il s’agit là du titre le plus explicite de l’album. Entièrement construit sur des sonorités que l’on avait jusque là que peu entendues (des vibrations, notamment), on remarque également une quasi-absence de rythme sur la première partie de ce morceau.
12. L’accalmie tant attendue est enfin arrivée. Peux-tu nous en dire plus sur le choix des “vibrations” pour illustrer cette accalmie ?
Elles sont l’énergie. Cette énergie calme, diffuse et puissante de la sagesse, jusqu’ici contenue, et qui se libère alors. L’accalmie permet la mise en lumière et en conscience des vibrations, de la vie qui nous parcoure continuellement.

13. Question évidente mais qui a son importance : comment comptes-tu illustrer visuellement cette sortie pour tes sessions live ?

14. Une anecdote à nous faire partager ?
The Glade a été composée à part. Avant le reste. C’est une musique que j’avais produite pour un usage personnel, que je me passais pour me détendre, et quelque part me recharger. Elle s’appelait d’ailleurs à l’époque Energie Blanche. Puis une fois toutes les tracks de l’album finies, la nuit avant d’envoyer la liste définitive au label, j’ai rêvé d’une sorte de clairière au milieu des bois, où je pouvais entendre en boucle Energie Blanche. Alors, à la dernière minute, j’ai décidé de l’ajouter comme chapitre final de l’histoire. Et aujourd’hui, sa présence dans l’album me parait une évidence.

15. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug, c’est quoi pour toi, un beau bug ?
Justement, ce fameux bug qui nous fait bien mal mais nous réveille. Cette claque. Ce choc. Ce burn-out. Cette idée aux centaines de noms. Cette épreuve qui fait buger toutes nos certitudes et nous crie qu’on n’a aucun contrôle sur notre vie, et aucune connaissance de nous même. Que jusque là on dormait, à côté du monde. Plus qu’un Beau Bug, c’est un Bug qui change une vie; une nécessité qui nous oblige à tout reprogrammer. Vive les bons gros bugs. Sans eux, rien ne se remet en cause, et rien n’avance 🙂

16. Enfin, quels sont les indispensables à avoir dans sa bibliothèque musicale ?
Oula. Je vais me limiter à 10 éléments.
The Köln Concert de Keith Jarret.
8 de Prince Of Denmark.
La Chaconne (Part. No.2) de Bach.
Du Nicolas Jaar. Student EP par exemple.
Un morceau joué par Glenn Gould.
WIR de Bodzin.
Les Passantes de Brassens.
Une impro à 2 pianos de Nils Frahm et Olafur Arnalds.
Spiegel Im Spiegel de Arvo Pärt.
Le futur premier album de Max Caz.

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Tendrement,
Cloé Gruhier,
Le Beau Bug.

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