L’interview de Chloé Jafé

© Julie Coustarot

La mafia japonaise est l’une des plus puissantes au monde et les membres sont uniquement constitués d’hommes. Les femmes, épouses et maîtresses vivent dans l’ombre mais ont un rôle, symbolique, à jouer. En gagnant leur confiance, la photographe Chloé Jafé a réalisé une série de photographie, reflet de leur quotidien, et de la vie dans la peau des femmes de yakuzas.

Chloé Jafé a déménagé au Japon en 2014 afin de débuter son projet Inochi Azukemasu. A travers cette série de photographies, il est question de comprendre le rôle des femmes de yakuzas, en intégrant leur monde. “Risqué” ; nous pourrions dire. Mais Chloé Jafé ne s’est pas découragée, elle a rencontré le chef d’un groupe yakuza de Tokyo et a pu ensuite suivre l’un des clans dans lesquels la femme tient un rôle important dans l’organisation. Elle nous explique aujourd’hui son carnet de voyage.

1. Peux-tu présenter ta série de photos en trois mots ?
Femmes. Mafia. Japon

2. Pourquoi lui donner le nom de Inochi Azukemasu qui veut dire « le don de la vie » ?
Inochi Azukemasu est le nom d’une chanson de Keiko Fuji qui date des années 1970. Littéralement on traduirait plutôt par “Je te confie ma vie”. La chanson raconte bien l’univers des femmes qui travaillent la nuit et qui sont dans le don d’elles même. Cet univers qui est très proche de l’univers des femmes de yakuzas qui d’ailleurs parfois travaillent la nuit dans les bar d’hôtesses de leurs maris. De manière plus général je trouve que ce titre représente bien aussi le rapport qu’il y a entre les recrues et le chef yakuza.

3. Combien de temps as-tu passé avec les yakuzas et peux-tu expliquer qui sont-ils ?
Ce projet a duré 4 ans. J’ai rencontré la famille que j’ai photographié environ 1 an après avoir commencé mes recherches sur place au Japon. Les yakuzas sont l’équivalent de la mafia au Japon. Ils ont différentes activités et sont très organisés.

4. Pourquoi les avoir choisi pour une série photos ?
J’ai choisi de photographier les femmes de cet univers car je me suis aperçue qu’il n’y avait pas de documents visuels récents à leur sujet. Quelques livres, surtout en japonais et une série romancée des années 1970 (Gokudo no tsumatachi). J’ai beaucoup de tendresse et d’admiration pour ces femmes et j’ai eu envie de leur donner une voix, un regard.

5. Souhaitais tu construire une série au plus proche de la réalité ou as-tu légèrement romancé cette réalité ?
J’ai voulu être au plus proche de la réalité en laissant la place à nos émotions. Les leurs et les miennes. Ce travail n’est clairement pas journalistique mais cela reste un témoignage. Je voulais que ce soit un échange entre elles et moi.

6. Ces photos sont-elles un moyen de démystifier la violence souvent associée aux yakuzas ?
Ça n’a jamais été mon intention. J’ai simplement voulu avoir une approche différente. On a l’habitude de les voir représentés en gangsters et j’ai préféré m’intéresser à leur vie quotidienne
et intime.

7. Tu t’es fait engager comme hôtesse dans un bar pour hommes de Tokyo, comment es-tu entrée dans la vie de tes sujets, et finalement dans leur intimité ?
Mon expérience en tant qu’hôtesse m’a permis de mieux comprendre ces femmes et ce milieu de la nuit. J’ai beaucoup observé mais je ne voulais pas trop mélanger. J’étais soit photographe, soit hôtesse. Les images que j’ai fait dans ces bars là sont soit des autoportraits soit des snapshots. C’est par la suite, lorsque j’ai arrêté ce job d’hôtesse, que je me suis rapprochée de certaines femmes.

8. Comment les yakuzas et leur famille t-ont-ils accueilli dans leur vie ?
J’ai eu la chance de commencer par rencontrer un chef yakuza. Cela m’a permis d’être respectée des autres, et protégée aussi. Le chef que j’ai rencontré est un homme exceptionnel. Bien sur il a fallu du temps et de la patience pour nous apprivoiser. J’ai appris à parler et à écrire le japonais, j’ai compris leurs règles et leurs codes, pour tisser une relation de confiance. Ils m’ont accueilli dans leur famille comme une des leurs avec une grande générosité.

9. Considère-tu que certaines photos relèvent de la photo de charme, ou de la photo documentaire, ou ni l’un ni l’autre ?
C’est à vous de me dire !

10. Quel est ton rapport avec le tatouage ?
Je n’ai pas beaucoup d’avis sur les tatouages que l’on connait en Europe, mais je suis assez fascinée par l’irezumi (le tatouage japonais) qui est bien différent. C’est une pièce qui recouvre, pour la plupart du temps le dos, qui est très personnelle et symbolique. Une grande preuve d’endurance et de patience. Comme une seconde peau qui n’est pas destinée a être montrée, ou alors à son amant/sa maîtresse seulement. Le tatouage a été très important pour ce travail car il a une part visuel et symbolique importante.

11. Toutes tes photos sont en noir et blanc, cette technique reflète-t-elle mieux ce que tu voulais montrer ?
Je photographie en noir et blanc tout simplement. Ce n’est pas une technique, juste une façon de voir les choses.

12. Tu as toi-même dis que tu avais un intérêt pour les gangsters, mais finalement, après tout ce temps passé avec eux, trouves-tu toujours qu’ils sont des gangsters ?
Un gangster reste un gangster, mais ce sont aussi des êtres humains comme vous et moi. Les gens que j’ai rencontrés sont devenus des amis. Je ne les juge pas.

13. Ta série est très variée, entre le portrait, les photos de groupe, de vie quotidienne, parfois même de nourriture. As-tu tout de même une préférence pour un genre en particulier ?
Surtout pas de genre en particulier.

14. Quels artistes t’inspirent le plus ?
Ils sont nombreux…

15. Quels sont tes projets maintenant ?
J’ai terminé un project de 2 ans à Okinawa. Une sorte d’errance qui m’a poussé à photographier les femmes qui travaillent la nuit, les rencontres fortuites, et ma relation passionnelle et impossible à l’autre. Ce travail n’a pas encore été publié. Je commence maintenant un troisième chapitre, toujours au Japon, cette fois à Osaka où je vais m’intéresser à la culture de la rue de cette ville qui se démarque des autres villes du Japon de part sa culture singulière. Ce travail dans l’idée d’établir une trilogie sur les marges au Japon.

16. Notre magazine s’appelle Le Beau Bug, qu’est ce que c’est pour toi un beau bug ?
Une jolie bestiole ou un joyeux bordel.

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Tendrement,
Jeanne Bailly
Le Beau Bug

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