L’interview de Charles Damourette

On le suit depuis ses débuts, et cette semaine il nous fait le plaisir nous parler de ses débuts, de ses projets, et de quelques clichés…

1. Salut Charles ! Peux tu te présenter en quelques lignes ?
Salut Le Beau Bug, je m’appelle Charles Damourette, bientôt 26 ans, originaire d’Arras, arrivé à Lille en 2005 pour les études, je n’ai jamais vraiment quitté la ville même si en soi je n’ai emménagé ici que depuis 3 ans.

2. Qu’est ce qui t’a amené à commencer la photographie ? Quel nouveau regard t’a t-il apporté sur la vie ?
Inconsciemment je pense que ça fait vraiment longtemps que c’est présent dans ma vie, mon père est un passionné de photo et il avait chez lui sa petite chambre noire pour développer ses tirages. J’étais très jeune mais je me rappelle cette lumière rouge, toutes ces photos accrochées en train de sécher, tous ces livres, les appareils etc .. je voyais souvent de jolies photos sans nécessairement savoir et comprendre ce que je voyais mais je trouvais ça chouette ! C’est sans doute resté..

Bien plus tard j’ai eu une expérience de deux ans dans l’immobilier (2013-2015), métier dans lequel tu es constamment dans la rue à bouger d’appart en appart. De là, je me suis mis à voir des choses que je ne voyais pas avant, je les ai prises en photo avec mon iPhone et les ai partagées sur instagram, les retours ont vite été positifs, j’ai commencé à « m’imposer » une régularité  (#picoftheday) ce qui amène à chercher des images, à faire le nécessaire pour trouver quelque chose et tu peux vraiment découvrir jusqu’où tu peux aller dans ta créativité et les retours étant de plus en plus positifs, ça donne de la confiance en soi et ça permet d’aller de l’avant. Grâce à Instagram, j’avais reçu quelques mails pour exposer mes photos mais à l’époque tout était pris via mon Iphone donc pour de l’impression ce n’était pas exceptionnel (du moins je pensais que c’était impossible). Puis, Paris Match m’a contacté pour que je représente la ville de Lille pour leur tour de France Instagram. J’ai été appelé pour des petites prestations de photographe professionnel alors que je n’avais jamais envisagé ça, et en parallèle de tout ça, l’immobilier me plaisait de moins en moins, ça ne se passait pas forcément bien et de ce fait une fois mon contrat terminé, j’ai décidé de ne pas chercher plus loin dans cette voie, je sentais que je voulais vraiment faire de la photo et en vivre, sans pour autant avoir d’idées précises sur ce que j’allais faire et ce en quoi j’allais me spécialiser…

La photo a changé mon regard sur les détails de ce qui nous entoure. Tu prêtes beaucoup plus attention aux personnes qui passent à côté de toi, tu cherches le petit détail, tu cherches la bonne lumière, ton oeil est toujours actif, à la recherche de LA photo. Personnellement, ce qui attire mon regard ce sont les contrastes au sens large du terme : ombres et lumière; contrastes culturels et sociaux, contraste d’une situation entre un sujet et l’environnement, etc etc et la spontanéité, j’adore capturer des petits moments de vie, un regard, un baiser…

3. Sur ton projet « YN », on peut voir une série de gratte-ciels New Yorkais renversés : la perte de repère est immédiate, le spectateur se retrouve dans les airs pendant que les buildings rejoignent le sol. Comme le reflet de ce qu’est l’Homme, le Ciel à son tour essaye de toucher la Terre ?
Hm intéressant ! Pour être  honnête je n’avais pas pensé à ce rapprochement et ce parallèle. En fait, une fois arrivé à New York, même si c’est peut-être la ville la plus photographiée au monde et que tu « sais » ce que tu vas voir, tu te prends une claque en sortant du métro. Et en même temps, c’est extrêmement frustrant car, hormis les trois Skyviews ouverts au public, tu ne peux pas savoir ce que cela fait d’être à 300m de hauteur, à regarder la ville en contrebas. Impossible d’avoir autre chose que ce qu’on te donne et ce que tu as déjà vu des centaines de fois en photo sur Google ou dans les guides etc.  C’est surtout parti de ça..  Et avec un peu de chance niveau météo, je pouvais vraiment détacher les buildings du reste. De là l’idée était née, le plus dur restait à faire… Je voulais vraiment me voir là-haut, en train de regarder en bas, et ne pouvant le faire, j’ai créé « YN ».

YN 1 : Rockefeller center

YN 1 : Rockefeller center

4. Photos d’architectures, de mode, de paysages naturels, mais aussi regard sur… la société ! Petit zoom sur  Behind or few meters away. Un SDF, ignoré de tous et une passante, dont le trouble porte sur ce même regard rempli de tristesse, une condition de vie que tout sépare, une distance se crée et pourtant quelque chose de semblable les réunit.
Peux tu nous parler un peu plus de ce cliché ? Ce qu’il évoque et représente pour toi ?
En fait, je me promenais rue de Béthune et je vois cet homme à genoux en train de faire la manche avec son plat en forme de coeur. Comme d’habitude dans cette rue, il y a pas mal de passants, et lui il est là, scindant le trajet des passants, stoïque, le regard dans le vide. Les gens marchent et lorsqu’ils arrivent à une certaine proximité, tu vois clairement qu’ils passent loin devant ou derrière lui ; de là ou j’étais c’était vraiment marquant et poignant, car je voyais que les regards ne se posaient même pas sur lui, ils l’avaient vu au loin et en arrivant, ils passaient plus loin, tu peux voir cette espèce de file se dessiner entre la première passante et la dernière sur la photo.

Ce que ça évoque le plus pour moi c’est cette acceptation de la misère, de la pauvreté extrême et de la solitude. Les gens ne s’arrêtent plus et évitent ces personnes marginalisées. Je ne voudrais pas mal interpréter le regard que me porte la passante, mais pour moi, c’est un peu comme si je lui avais fait comprendre ce qu’il se passait en photographiant la scène.

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Behind or few meters away

5. Dans l’attente d’une suite, ton nouveau projet Waiting For Someone nous laisse à l’entrée d’une façade : deux chaises vides marquant un passage, un chemin sinueux où se trouve une grande porte fermée. Elle attise la curiosité du spectateur sur tant de mystère.
Sur quoi s’est basé ce nouveau projet ? Quelles ont été tes motivations ?
Pour moi la série Waiting for someone est une référence à ma photo Behind or few meters away. Je déplore certains aspects de la société dans laquelle nous vivons actuellement, et j’essaye le plus possible de faire des parallèles artistiques entre certaines photos. Les chaises et autres objets d’assise sont des objets usuels du quotidien. Nous nous habituons à leur présence et nous ne les voyons plus. La société actuelle, pour faire ce fameux parallèle, très dur certes mais réaliste, met l’Hommes à une place d’objet : il sert par son action et une fois qu’il n’a plus « d’utilité » on le remplace : trop vieux, pas assez diplômé, main d’oeuvre trop cher, rentabilité trop faible, etc…

Ces objets que je photographie finissent par constituer le décor de la rue, comme si ils y étaient depuis toujours. Les gens les côtoient sans les voir et leur nient toute existence : les objets sont mis au rebut comme ces personnes marginalisées.

6. Adepte des « photos instantanées » tu nous proposes des clichés emplis de spontanéité.
Dans ton travail photographique ressens-tu plus de plaisir à immortaliser des « instants volés » ou travailler en amont sur une photo mise en scène ?
Immortaliser des moments volés sans hésiter ! Un jour un ami m’a demandé si j’avis mis en scène telle ou telle photo, je n’y avais même jamais pensé… ! Pour moi ça fait partie du jeu, parfois il faut de la chance et être là au bon moment, et si c’est loupé c’est frustrant mais c’est comme ça. Après forcément ça dépend, pour les animaux c’est plus difficile donc je peux courir après un pigeon pour qu’il s’envole, mais ça en reste là ..  Mettre en scène une situation efface tous les aspects naturels qui me tiennent à coeur dans la photographie surtout lorsqu’il s’agit de photographies de rue !

7. Sur de nombreuses photos tu t’amuses avec les jeux de lumière/ombre : l’idée du miroir est assez récurrente.
Celle de l’oiseau en plein vol en est un bon exemple. Est-ce un concept que tu tiens à développer dans tes futurs projets ? Peux tu nous en dire un peu plus ?
J’aime faire jouer l’imaginaire, et jouer avec les ombres, les silhouettes et le flou permet de ne pas tout imposer et de laisser à chacun son interprétation. Avec « YN », même si le jeu d’ombre et lumière n’est présent que sur certaines photos, il est subtil et il fait partie du même esprit que la série qui sollicite l’imagination de chacun…

PIGEON

Pigeon

8. La plupart de tes photos sont en noir et blanc, pourquoi ce choix ?
Comme je le disais plus haut, les contrastes font partie de mon travail, et l’utilisation du noir et blanc, correspond à ma vision. Les nuances de gris sont très subtiles, et donne à la photo plus de caractère et de profondeur.  Esthétiquement je trouve ça nettement plus joli, plus « brut » et hors du temps. En revanche, je ne me prive pas d’utiliser la couleur pour de beaux paysages naturels, ou si j’estime que la couleur a un rôle important dans le message.

Que s'est-il passé ?

Que s’est-il passé ? New-York. 2015

9. Qu’est-ce qu’un Beau Bug pour toi ?
Cette photo est un Beau Bug :

Flying over Arras City

Fying over Arras city. Arras 2015

Je voulais sous-exposer ma photo pour ne pas risquer de cramer mon ciel et surtout  pour avoir une belle trainée d’avion, mais j’y suis allé un peu fort, et j’ai trouvé qu’en sous-exposant encore on obtiendrait une ombre chinoise de ces fameuses façades d’immeubles de la Place des Héros à Arras. En outre, la trainée blanche ressort davantage (merci le noir et blanc)… Je n’imaginais pas un résultat si fort et le rendu est plus beau qu’espéré ! c’est ça pour moi un beau Bug…

10. S’il y avait une toile, photographie, ou autre que tu pouvais te procurer, laquelle serait-elle ?

JP Laffont

Prison de Tomb, mains derrière les barreaux. Manhattan, New York City, NY, septembre 1972. De Jean Pierre Laffont.

Ici dans un des pires endroits où il peut être imposé à l’Homme de vivre, les natures profondes se révèlent : le renoncement, la prière et la révolte.
C’est ce que j’aime dans la photo, messages et interprétation. Il ne faut pas tout donner sur un plateau, mais essayer de voir ce que le photographe a voulu montrer.

Charles Damourette sur les internets :
Son site
Son Facebook

Tendrement,
Laurène,
Le Beau Bug

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