La musique électronique au cinéma

L’électro n’est pas une énième catégorie musicale, mais peut-être bien l’extension la plus aboutie de l’imaginaire acoustique humain. Elle offre à chacun les moyens techniques de creuser un univers intérieur encore foisonnant. Nous n’aurions pas fabriqués ces machines si elles ne répondaient pas un désir, celui de s’exprimer par des effets sonores inédits. Elles mettent à jour le vocabulaire sonore, l’approfondissant  pour dévoiler toute la richesse du réel. Par sa nature instrumentale, l’électro à trouver sa place dans le cinéma, en habillant les images par ce qu’on nomme des bandes-son, ou bandes originales. On ne peut s’intéresser à toutes les portes qu’ouvrent la musique électronique dans les différents champs artistiques, alors penchons-nous sur sa situation dans le cinéma, la pratique culturelle la plus populaire au monde. Questionnons-nous sur sa place, sur l’impact qu’elle peut avoir à travers le cinéma.

Pendant longtemps, les B.O ont été perçues comme un travail impur, qui ne méritait pas d’être considéré comme de la musique. Ces œuvres n’étaient pas respectées. Pourtant, les B.O ont été un formidable champ d’expérimentation, comme en témoigne cette partition pour quatre thérémines composée pour Aelita, film muet soviétique de Yakov Protazanov, réalisé en 1924 (rappelons que le parlant date de 1927) ! Les créateurs d’alors poussaient toujours plus loin l’expression artistique, en reprenant les innovations techniques à leur compte.

L’électro au cinéma n’est pas une première, malgré ce que l’on peut penser. Ce n’est pas l’apparition de Kavinsky dans la B.O du film Drive qui apporta de la visibilité au genre. Des compositeurs ont marqués l’histoire du 7ème art par leur talent, comme Wendy Carlos qui réalisa la B.O de Tron ou le thème principal du film Orange Mécanique. On peut aussi mentionner “le-remis-au-goût-du-jour” Giorgio Moroder et sa B.O pour Midnight Express, qui aura un énorme succès et recevra de nombreux prix dont l’Oscar de la meilleure musique de film. Elle sera d’ailleurs, dans l’histoire du cinéma, la première bande-originale composée entièrement avec des synthétiseurs à recevoir ce prix.

Certaines personnes se sont illustrées dans la musique en passant d’abord par le médium cinématographique. C’est le cas de John Carpenter et son style inimitable, entre nappes sonores angoissantes et riffs synthétiques mystérieux, qui traversent chacune des B.O qu’il a réalisé pour ses films. Les années 70 et 80 n’étaient pas les seules à bénéficier d’une esthétique sonore mémorable. Souvenez-vous de The Virgin Suicides de Sofia Coppola, dont la musique avait été écrite par les versaillais de Air. Et si l’on poursuit la réflexion du côté des français, Quentin Dupieux alias Mr.Oizo fait office de référence pour évoquer ce sujet, étant à la fois réalisateur et musicien, composant lui-même du coup les B.O de ses films.  Il existe ainsi une longue généalogie de la musique électronique au cinéma, avec son lot d’expériences marquantes et de bandes-son planantes. Ces noms font parties des plus connus mais il est évident qu’une pléthore de créateurs moins célèbres composent dans l’ombre des grands, afin d’insuffler une présence sonore à certains films.

Il est néanmoins intéressant de constater que de plus en plus de musiciens confirmés dans l’électro sont invités par des réalisateurs, pour créer une bande-original de film. Nous avons pu écouter les compositions imaginées par Johnny Jewel de Chromatics pour le premier film de Ryan Gosling ; Lost River. Le musicien et producteur new-yorkais Nicolas Jaar s’est attaqué à illustrer Dheepan, la nouvelle palme d’or signée Jacques Audiard.  Le pianiste et producteur Allemand Nils Frahm fait aussi son entrée dans le cinéma, avec la B.O d’un film de Sebastian Schipper baptisé Victoria. Enfin, le célèbre DJ Gesaffelstein est apparu sur le tapis rouge du Festival de Cannes édition 2015, pour sa collaboration sur Maryland d’Alice Winocour.

Ces évènements que nous avons du mal à relier entre eux dessinent les contours d’un changement esthétique. Cela affecte les institutions et les mentalités. La musique électronique se construit une symbolique forte et positive à travers le cinéma. Le résultat se lira sur le long terme, lorsque certains schémas de pensée rétrogrades se débloqueront, en donnant au genre une exposition médiatique supérieure à même de faire reconnaître ses qualités. Cette dynamique lui offrira une place plus importante au sein des différents champs artistiques, amenant davantage de reconnaissance pour des artistes méritants.

Ce type de propos n’aura plus lieu d’être lorsque l’électro aura infusé dans les institutions artistiques reconnus du grand public. Alors, les télévisions et les radios majeures seront obligées de passer ces musiques électroniques marginalisées pendant longtemps. Les publics n’ont pas toujours connaissance de la richesse artistique qui se cache derrière l’appellation “musique électronique”. Malgré quelques radios prônant le multiculturalisme musicale, telle Radio Nova, force est de constater qu’il existe une musique acceptée par les médias, dont l’électro ne fait pas encore vraiment partie, malgré quelques rares incursions. Il faut encourager ce genre d’initiatives, ces ponts qui s’établissent entre différentes pratiques culturelles, pour faire découvrir au grand public l’électro. Il faut parler et écrire sur ces collaborations, les faire connaître pour révolutionner l’horizon sonore de nos vies. Il est impossible de comparer la musique composée par Edouard Artemiev pour Solaris, avec celle conçue par Paul Kalkbrenner pour Berlin Calling. C’est finalement ici que se joue l’enjeu de cette reconnaissance institutionnelle de l’électro ; la découverte d’un réservoir sonore kaléidoscopique, où les moyens techniques ne sont plus un frein pour composer ce qui séjourne dans nos têtes.

L’apparition de ces musiciens talentueux et reconnus dans le milieu du cinéma est le prolongement d’une révolution esthétique en marche, alors que nous pénétrons dans l’âge d’or de l’électro. Rien n’oblige les gens à en écouter heureusement, il n’est rien de pire que d’imposer les goûts artistiques, expression libre de l’individualité. Mais à l’heure du métissage entre les cultures, et alors que les lois liberticides interdisant les raves sont devenues impensables, il est peut-être temps d’offrir à chacun une pleine connaissance du vocabulaire sonore actuelle, pour créer comme bon nous semble la bande-originale de nos vies. Les frontières poreuses entre les domaines de la musique et du cinéma sont un bon moyen pour s’ouvrir sur de nouvelles représentations de la réalité si insaisissable, si riche et polymorphe.

Avant de nous quitter, découvrez le livre de Jean-Yves Leloup intitulé Musique Non Stop pour approfondir la réflexion, récemment publié aux éditions Le Mot et le Reste (http://lemotetlereste.com/mr). Également, le magazine Tsugi propose une nouvelle rubrique, qui fait découvrir chaque semaine une bande-originale marquante du cinéma. Enfin, laissez-vous emporter par l’envoutante vidéo de Thierry Jousse sur le sujet, réalisée par l’émission Blow Up sur Arte. A découvrir absolument !

Tendrement, Le Beau Bug.