L’interview d’Olivox

La peinture du nu est une pratique vieille comme le monde. Elle est encore de rigueur dans les institutions académiques mais aussi pour certains artistes dans leurs ateliers. C’est le cas de Olivox, peintre, dessinateur chroniqueur talentueux de Toulouse. Personnage à l’esprit vif et hardi, il sait capter l’attention de façon tout à fait passionnante.

La peinture du nu interroge. Olivox a répondu aux questions du Beau Bug avec beaucoup d’application. C’est au dernier étage d’un immeuble prestigieux de la ville que l’artiste s’entraîne inlassablement. Perfectionniste, il revoit sans cesse sa technique très pointue. Son coup de pinceau anime le corps de ses modèles. L’œil tourbillonne au gré des  couleurs flamboyantes. Pourtant très doux, les tableaux d’Olivox expriment sans les mots l’amour qu’il porte à la beauté des formes.  Rentrez avec nous dans l’intimité d’un travail de qualité…

Peux tu te présenter ?

Je suis dessinateur, peintre, dans des choses assez différentes. J’ai commencé avec un dessin à l’encre de Chine dans un style BD que je pratique encore pour des grandes fresques pleines de détails ou pour l’édition et à côté de ça, je fais du dessin d’après modèle au crayon et de la peinture à l’huile.

Il y a à peu près un mois tu publiais un article dans pratique des arts, peux tu nous en dire plus ?

Pratique des arts est un magazine qui s’adresse à ceux qui pratiquent le dessin, la peinture, la sculpture, etc. On y trouve des interviews d’artistes et des conseils, des reportages sur des techniques.

Dans l’article en question, je décris étape par étape la peinture à l’huile d’un tableau de nu à partir d’une étude d’après modèle vivant. En quelques pages, je parle des outils, de la façon de faire et de la démarche. Comme j’ai souvent appris de cette manière-là, c’est un échange plutôt juste que de partager quelques petites choses une fois qu’on les maîtrise…

MARIE – HUILE SUR BOIS, 70 X 70CM

A propos, ta mini biographe renseigne que tu as appris la peinture à l’huile en autodidacte, c’est pourtant une des techniques les plus complexes, non ?

Il suffit de se donner 10-15 ans pour arriver à quelques résultats. La peinture à l’huile est une technique complexe qui demande du temps. C’est pas mal de théorie et énormément de pratique. C’est un peu comme la cuisine, c’est surtout du savoir-faire, lequel vient avec l’expérience.

Pour bien cuisiner, il faut connaître les différents ingrédients, les avoir essayé, savoir comment ils interagissent, s’ils vont bien ensemble ou non, etc. En peinture c’est un peu pareil, il faut connaître ses pigments, ses médiums, avoir essayé différents mélanges, etc. La matière résiste, n’est jamais sèche quand on la travaille, a une viscosité variable et n’adhère pas toujours comme on aimerait… La peinture n’est pas comme le dessin ou l’outil, le crayon ne pose pas de problème de maîtrise et fait toujours ce qu’on lui demande.

Quand on regarde le parcours des peintres, on voit qu’il faut bien souvent 10-15 ans pour faire un bon peintre. Quand je me suis mis à la peinture à l’huile, j’avais conscience de ça et ne me sentant ni plus malin ni moins doué qu’un autre, je m’étais ce temps-là pour arriver à quelques résultats.

J’ai essentiellement appris en autodidacte, en cherchant des conseils sur internet, surtout en faisant des recherches en anglais. Dans le type de peinture figurative qui m’intéresse, on trouve davantage de matière en anglais. J’avais aussi pris quelques cours à l’Art Student League de New York il y a quelques années, une très bonne expérience.

SOPHIE

Ton atelier est rempli de tableaux, dont beaucoup de femmes nues. Peux tu nous expliquer comment t’es tu lancé? Connais tu l’origine de cette pratique ?

Le nu remonte au moins à l’Antiquité, allez savoir d’où ça vient… C’est certainement un exercice nécessaire au départ si on veut dessiner ou peindre un humain, même habillé. Si dessiner c’est expliciter les structures, il faut connaître le corps humain, savoir comment il se meut, s’approprier sa connaissance.

J’imagine qu’on prend goût à le dessiner et à le voir dessiné, il en devient un sujet autonome. Cela nous parle. Le corps est une forme déformable, riche, sensible et un point de départ fécond pour composer un tableau.

HUILE SUR TOILE, 70 X 70CM

Les fonds de tes tableaux sont très colorés et toujours harmonieux, comment choisis tu les couleurs ? Le modèle inspire-t-elle le fond ou c’est plutôt au gré de tes envies ?

Aujourd’hui je travaille essentiellement d’après des dessins réalisés d’après modèle vivant. Je représente les ombres et lumières sur le dessin mais le point de départ d’une peinture, c’est un dessin sans couleurs. J’invente donc tout ce que je veux comme couleurs, c’est un espace de liberté, un artifice plaisant et je travaille vraiment le fond selon mes envies, mes influences du moment. L’idée étant que la composition colorée soit équilibrée. Je fais des études en petit format où je tâtonne avec une palette restreinte. Un jeu réduit de couleurs bien choisies produit souvent davantage d’effets qu’une multitude de couleurs où l’on se perd.

Les modèles ont souvent les yeux fermés, elles semblent endormies, pour quelles raisons ?

C’est un choix. Si je dessinais les yeux ouverts avec une expression, cela capterait toute l’attention sur le visage, or j’aime bien l’idée que le regard se promène sur toute la composition. Et surtout je ne veux pas imposer d’émotion à celui qui regarde le tableau. En dehors du portrait, je n’aime pas que les choses soient trop explicitées, j’aime que chacun se fasse son idée. Si on veut aller plus au fond, cela tient au fait que l’expression frontale des émotions me dérange. Ce doit être une forme de pudeur qui s’exprime; nullement incompatible avec la nudité d’ailleurs.

SARAH – HUILE SUR BOIS, 60 X 60CM

Je suppose que les moments de pose avec des modèles sont très particuliers, te sens tu à l’aise ? Et les modèles ?

C’est un vrai plaisir de travailler avec un modèle, c’est une rencontre et un échange. Je m’y sens très à l’aise mais surtout il est important que le modèle soit à l’aise, car c’est le modèle qui fait tout, moi je ne fais que le dessiner.

Bien sûr je guide un peu la pose et j’oriente les lumières mais c’est ce que le modèle renvoie qui transparaîtra à la fin, du moins c’est ce que je recherche, un certain naturel. Cela se passe toujours bien. Si je sens qu’il y a de la réserve, je préfère reporter ou annuler.

Qui sont elles? Une certaine complicité doit se créer après cela ?

Qui veut. Tout modèle est intéressant à dessiner. En dehors des ateliers collectifs, ce sont des personnes qui apprécient mon travail, qui veulent essayer pour le plaisir de l’expérience, par curiosité ou pour avoir un autre regard sur l’image de leur corps. Ce qu’il y a d’agréable à travailler avec des modèles amateurs dont c’est souvent la première expérience de pose, c’est qu’il y a une certaine authenticité, un naturel qui s’exprime. Et ce sont toujours de belles rencontres. C’est un échange sans mensonge, quand on est nu, à quoi bon? Il y a de la confiance sans quoi rien ne se ferait, une distance choisie et une intimité qui tient à la situation. Tout cela se fait naturellement.

Est ce que poser revient à une véritable «mise à nue», au sens figuré ?

Au sens propre, certainement quand on dessine du nu. Une certaine vanité n’a plus lieu d’être et l’on veut que ce moment soit agréable; c’est un échange choisi où l’on est dans le vrai. Je ne sais pas si cela répond bien à la question…

ANAHI – HUILE SUR TOILE, 90 X 90CM

Je t’ai entendu dire à plusieurs reprises que tu dois beaucoup aux modes esthétiques de notre époque, pour quelles raisons ?

Oui, mais c’est ironique. Si certaines femmes veulent poser pour avoir un autre regard sur l’image de leur corps, c’est qu’il y a une pression énorme sur l’image du corps de la femme de la part de la société et des média en particulier. Contrairement à la vision absurdement normée de la mode, les représentations dans les arts sont libres. On n’attend pas qu’un modèle se fonde dans une vision formatée de la beauté, on va chercher à représenter ce qui nous chante -beau ou pas d’ailleurs- mais qui soit porteur de sens.

Bref, c’est un peu à cause à la pression délirante des médias et à leurs modes esthétiques formatées que tant de personnes se sentent mal à l’aise avec leur image. Et donc c’est en partie grâce à ces médias si aimables que bien des personnes veulent poser. Je leur dois donc beaucoup. lol.

Et toi qu’en penses tu ? Quel discours entends tu le plus souvent quand les modèles sont amenées à poser ?

Tout cela est évidemment navrant quand on pense au mal-être qu’engendre ce rapport forcé à l’image. Mais on ne vient pas poser juste pour ça, heureusement! On pose parce qu’on a envie de voir une représentation de soi, par curiosité pour quelque chose de différent, parce qu’on aime la peinture, le dessin, parce qu’on devine un moment de qualité, un échange impliquant et vivant…

Peux tu nous raconter la première fois que tu t’es retrouvé seul face à une nue ?

Oui, c’était une jeune femme qui faisait de la photo et quand je lui ai dit que je peignais, elle m’a proposé spontanément de poser. Je n’étais pas très à l’aise parce que je craignais de faire un dessin tout vilain. Le résultat n’était pas terrible, j’ai dû retravailler beaucoup. Si aujourd’hui je finis mes dessins en 30-45 minutes, c’était loin d’être le cas avant.

HUILE SUR BOIS, 80 X 80CM

Aimerais tu peindre un nu d’homme ?

C’est fait. Certes moins d’hommes ont le goût de poser mais ça arrive de temps en temps. C’est un traitement différent dans le dessin, moins doux, plus anguleux.

Une peinture requiert beaucoup de temps, comment procèdes tu lorsque tu peins d’après modèle ?

Pour les portraits, je peins directement d’après modèle en 2 ou 3h mais je ne peins presque plus d’après modèle vivant pour le nu, cela prend trop de temps.

Ce qui se passe, c’est que je dessine d’après modèle vivant, puis je reproduis mon dessin en grand sur un support que j’ai préparé. En me basant sur le dessin, je peins le sujet en inventant des couleurs qui me plaisent. Comme le résultat n’est pas toujours déterministe, je ne viens mettre le fond qui s’harmonisera avec celui-ci qu’après cette étape. Je fais alors une petite étude vite fait à la peinture pour tester des compositions, équilibrer, voir ce qui fonctionne, les impasses. C’est facile de tâtonner en petit format, horrible à faire en grand format.

Quand j’en suis satisfait, je peins le fond en me basant sur l’étude en petit format. Puis retravaille les couleurs corps pour harmoniser les teintes et les valeurs, que l’ensemble soit cohérent et n’ait pas l’air d’un collage. Cela prend une bonne semaine quand tout va bien.

Pour quelles raisons, penses tu, que la féminité inspire les artistes ? Qu’ils soient peintres, poètes, musiciens etc.. ?

Si l’on parle du corps féminin, c’est sûrement entre autre que c’est une réussite graphique! C’est une architecture émouvante, c’est beau n’est-ce pas? Le corps de l’homme l’est également.

Au delà du corps et de son image, il y a certainement que beaucoup de sentiments puissants peuvent être inspirés aux hommes par des femmes. Tout cela est certainement un produit dérivé de la reproduction sexuée, des constructions sociales, tout ça… Personnellement je ne saurais dire ce qui m’inspire précisément quand je dessine une femme, celle-ci et non une autre, mais je sais que c’est plaisant.

Comment définirais tu l’inspiration ?

Bonne question… C’est une envie en mouvement, un je ne sais quoi qui donne envie de créer pour en savoir plus. Difficile à dire. Quand on est inspiré, tout est simple, on est guidé par ce qu’on aime, ce qu’on sent.

Tu fais aussi du dessin, des fresques et des émissions de radio, veux-tu nous en dire quelques mots ?

J’ai commencé par du dessin à l’encre de Chine que je pratique encore pour mes fresques bizarres, puis j’ai évolué vers du dessin figuratif réaliste, de la peinture à l’huile… à côté de ça j’anime et chronique dans l’émission de radio Tetris (un vendredi midi sur deux, sur Campus 94FM). Ce sont des choses assez différentes mais il y a une continuité. Quand j’écrivais des strips BD, c’était déjà du texte et quand je faisais du théâtre d’impro, c’était de l’interprétation. C’est plaisant de toucher un peu à tout; ce qui est intéressant, c’est de faire les choses, au moins d’essayer.

jeu de taquin psychédélique

 

 

Et à propos de ta formation ?

Je suis ingénieur de formation, ça me sert encore aujourd’hui. On y apprend une certaine rigueur, un sens de la méthode, parfois une culture du résultat, ces choses sont utiles dans beaucoup de domaines, même dans la peinture à l’huile.

Notre magazine s’appelle le Beau Bug, qu’est ce qu’un beau bug pour toi ?

Hmm… Quelque chose qui ne fonctionne pas comme prévu et dont le résultat inattendu est beau… un accident générateur?

Tendrement,
Clémentine Picoulet,
Le Beau Bug