Keen Souhlal : hydridation et enchantement des matériaux

Après des études à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA), Keen Souhlal part étudier en Islande et au Groenland.  Puis, elle termine sa formation par un certificat professionnel en marqueterie à l’Ecole Boulle. Le travail plastique qui en résulte est construit à l’interstice de plusieurs displicines, travaillant à la fois la sculpture, la photographie, la céramique et le gaufrage.

Attentive aux propriétés des matériaux et à leur symbolique, elle en révele délicatement la subtilité. De surcroît, elle modifie le statut et la definition même des materiaux grâce à des recherches techniques, matérielles et formelles.
L’artiste utilise le bois, la terre, les fibres végétales, la pierre, ou encore le métal pour investir des formes préexistantes dans la nature. On retrouve alors dans son travail des échos à des pratiques artisanales et traditionnelles comme l’ébénisterie ou la céramique.

Elle place la sculpture entre la géologie, l’ethnologie et l’archéologie, en établissant des liens entre l’art et l’artisanat, entre la nature et la culture, entre l’artificiel et le naturel. Par une lecture plurielle de la géographie, des cultures et des matières naturelles, Keen Souhlal “produit de l’inattendu”.


90 grammes d’idée fixe, 2011 / 2012, 15 sculptures, boulettes de porcelaine de dimensions variables

A premiere vue, quand on regarde les 90 grammes, on pense à des feuilles blanches trempées dans de la porcelaine. Et pourtant, le processus de création de ces objets est plus complexe et minutieux. L’artiste a deposé de fines feuilles de porcelaines froissées et des cales intercalées entre les plis. Puis, elle a enlevé ces dernières, au fur et à mesure, lors du séchage. “S’ensuivent de nombreuses casses, des aplatissements non prévus, des résultats avortés. Pour une petite feuille blanche chiffonnée, d’une apparente simplicité, combien de ratés découverts en ouvrant le four ? Plus que la référence romantique à la page d’écriture que l’on froisse avant de la jeter à la corbeille, je pensais surtout à ces moments où la pensée se déplie, avant d’être rapidement réfutée. Et puis ramassée, fripée, et enfin jetée” (Camille Paulhan, mai 2013).

Toutefois, Keen Souhlal ne donne aucune information dans ses oeuvres. Le spectateur doit s’interroger par lui-même sur ce qui lui est donné à voir et à découvrir. D’autant plus que pour cette série, elle choisit une pratique artisanale tout en oblitérant l’usage de l’objet fini. En outre, elle brouille les pistes et offre à ce savoir faire ancien une place de choix dans sa démarche artistique.

Ces sculptures sont laissées vierges de toute inscription. Laissant resplendir un blanc éclatant, elles invitent  à une méditation contemplative. On trouve des écho à cet envoûtement dans des travaux postérieures : Numerus Clausus et Inlandsis. Le premier rend presque imperceptible les solides de Platon grâce à des pliures dans du papier gaufré. Elle reprend cette même technique du gauffrage dans Inlandsis tout en ajoutant une lumière en rétro-éclairage.
En effacant volontairement les repères visuels de ces oeuvres, Keen Souhlal met le spectateur directement face à la matière palpable qui les composent. Et l’envie survient alors de découvrir par le toucher ces oeuvres à la délicatesse affirmée.


Inlandsis, 2012, 60 cm x 90 cm, Dessin gaufré blanc sur papier blanc rétroéclairé

Ainsi, Keen Souhlal cherche à figer ses oeuvres dans des états transitoires, fugitifs et éphémères. Des lors, le matériau peut à tout moment se mouvoir, se morceller, s’évaporer. Sa volonté : nous montrer la plasticité et l’éphémérité de son travail en capturant ce quelque chose de presque imperceptible.

 Numerus clausus, 2013, 21x 30 cm, papier graufré, ensemble des 5 Solides de Platon.

De fait, le travail de Keen Souhlal nous transporte dans un univers enchanté, dans un songe, brouillant nos repères afin de nous surprendre. Ces oeuvres hybrides au processus chronophage et à la matérialité bien présente, nous apparaissent légères et d’insaissables. Et c’est une poétique lié au matériau même et à notre environnement qui nous est alors dévoilée.

Murmuration, 2012, 30 cm x 35 cm, papier dessin et impressions noires rehaussées charbon

Pyrophyte I, 2014, bois de chêne, grès enfumé

« De Concert », 2015, 50 flotteurs miroirs de grands formats sur l’étang communal de Saint-Viâtre qui reflètent le ciel.

Sans titre, 2016, sculpture 57 x 70 x 63 cm, verre opaline, bois de chêne brulé

 

Le travail de Keen Souhlal est actuellement présenté dans l’exposition “Alchimie des matériaux” par l’association Association Hors Cadre  à Auxerre, jusqu’au 12 août 2018.

Retrouvez également son travail sur son site : http://keensouhlal.com/

 

Tendrement.

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