Carol de Todd Haynes

Langoureux. Comme le regard constamment mi-clos de Cate Blanchett, alias Carol. Comme son geste las qui allume une cigarette, et le sourire triste greffé sur sa bouche rouge. Comme les corps nus de deux amantes dans un lit d’hôtel, et comme le refrain chaud d’un jazz qui crépite sur le tourne-disque. Carol est un film tout en langueur, et d’une douceur inattendue. Adapté d’un roman de Patricia Highsmith, nourrit de ses propres passions amoureuses, Carol prend vie dans les mains du réalisateur Todd Haynes qui retranscrit avec une finesse surprenante les tumultes d’un amour lesbien dans les années 1950.

Petit topo : Deux femmes que tout oppose se rencontrent dans un grand magasin de jouet. Carol Aird interprétée par la divine Cate Blanchett arpente les allées dans son long manteau de fourrure qu’elle ne quittera pas du film. Son allure majestueuse attire le regard de Therese Belivet (Rooney Mara), coincée entre deux clientes. Puis le temps va rapprocher les deux femmes qui ressentent mutuellement le besoin de s’évader et de fuir une société réactionnaire qui pourrait étouffer leur idylle naissante. 


Todd Haynes, à qui l’on doit de nombreux films sur la question de l’identité, cultive un cinéma de l’hommage qui en fait l’un des réalisateurs amateurs les plus prometteurs de son temps. En 2006 par exemple il réalise I’m not thereretraçant la vie de Bob Dylan incarné par six acteurs dont Richard Gere et Christian Bale. Passionné d’art visuel, l’esthétique de ses films et notamment de Carol relève d’un travail très minutieux et la question de la lumière est fondamentale. On retrouve des couleurs qui feraient presque penser au cinéma du grand Kubrick comme des tons très chauds ou des matières nobles.

Il met en scène une Cate Blanchett impressionnante de prestance, presque irréelle. Cate Blanchett qu’on ne présente plus mais dont le rôle semble coller à la peau. Bourgeoise sophistiquée, Carol est femme au foyer et s’ennuie de son mariage raté.  C’est un personnage complexe qui oscille sans cesse entre tendresse et dureté, et noie le spectateur dans un flou habillement travaillé. On arrive difficilement à s’identifier à cette quadragénaire à la fois libérée et assumée, mais capable de flancher à tout moment.

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L’autre personnage majeur du film est interprété par Rooney Mara qu’on a pu voir dans des rôles secondaires comme dans Her de Spike Jonze ou Millenium de David Fincher. Elle incarne Therese Belivet qui est peut être encore plus insaisissable que Carol. Face à la torride Cate Blanchett, Rooney Mara joue l’innocence et la pureté de la jeunesse. Indécise dans son couple, elle peine à prendre des décisions et sa rencontre avec Carol semble tombée du ciel. On peine à cerner Therese, si fragile face aux autres et si sûre d’elle devant son amante. Fascinée plus qu’intimidée par elle, le mystère qui plane autour de Carol l’épanouit et la stimule.

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Au delà de personnages parfaitement ancrés dans leur époque, Todd Haynes dessine un New York des années 50 d’une esthétique parfaite. Chaque détail est travaillé, et les couleurs sont d’une beauté impressionnante. Les tenues criardes des deux femmes tranchent avec un New York maussade et brumeux. Cette atmosphère de Noël n’est pas sans rappeler la chaleur d’Eyes Wide Shut de Kubrick, et Todd Haynes avoue lui même s’être inspiré des plus grands. Les jazz de Billie Holliday et de The Clovers bercent le film de rythmes entrainants et chaleureux, et créaient ainsi une sorte de légèreté suave qui semble nous plonger directement dans un tableau d’Edward Hopper! L’accent est mit sur la psychologie et la caméra de Todd Haynes enchaîne les gros plans sur la beauté glaciale de Carol et les regards éperdus de son amante. La route vers la passion plus que la passion elle même est au cœur de Carol et montre à quel point le désir est instinctif et incontrôlable lorsqu’il s’agit d’amour.

Quoi qu’il en soit, Carol est film qui répond aux autres oeuvres traitant d’amour gay en rappelant que cette précieuse liberté n’à pas toujours était de mise. En voyant le film, on ne peut s’empêcher de penser à l’absurdité d’un amour maudit et opprimé par des dogmes homophobes, et de faire le parallèle avec la terrible histoire de Roméo et Juliette que seule la mort sépare. Des facteurs aussi arbitraires que la morale religieuse faisaient frein aux idylles, et ce seulement soixante ans plus tôt.

C’est très beau de voir une histoire d’amour entre deux femmes, et c’est encore plus beau lorsqu’elle est traitée avec une telle suavité, dans les mains d’un réalisateur qui est lui même ouvertement gay.

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