Bigflo & Oli / Nekfeu / Set&Match : La Nouvelle Vague

Le mois de Juin voit la sortie de premiers albums ô combien attendus, qui risque de faire du bien au rap français. Si vous en avez marre des refrains gavés d’insultes et de marques de luxes, d’artistes qui confondent dealers et rappeurs, vous aimerez sûrement Bigflo & Oli, Nekfeu et Set&Match. En trois semaines, une nouvelle vague a déferlée sur le game, incarnant le renouveau de la scène française.

Duo en provenance de Toulouse, les rappeurs Bigflo & Oli s’étaient fait connaître l’année dernière avec un premier Ep baptisé Le trac, et son excellent single Monsieur Tout Le Monde. Avec leur premier album solo intitulé La cour des grands, le duo confirme qu’ils ne sont pas qu’un feu de paille. Ils distillent des  thématiques que le rap français ne connaissait plus ; le suicide, la mort, l’avortement, tout en contrastant avec des textes ironiques comme Gangsta ou Nous aussi, qui s’attaquent aux Booba, Kaaris et autres rappeurs confondant leur métier avec celui de dealer de drogue ou de vendeur d’armes. Bigflo et Oli parviennent à placer, durant ces 18 titres, des refrains rapides et précis sur des thèmes juvéniles, comme l’amitié ou la rupture sur Raccroche. Et ils n’ont rien de gamins innocents, lorsqu’ils font preuve d’un flow rageur sur Nik Ta Mère, texte sur l’errance d’une jeunesse idolâtrant les rappeurs hardcore, dans un milieu social en perdition. Ils jouent la carte du rap conscient, pour montrer qu’ils sont aussi capables que ceux qui trônent aujourd’hui dans le rap français. Bigflo & Oli dévoilent une œuvre mature qui ose, qui se refuse à jouer sur les clichés, illuminée par un riche esprit hip-hop. Éclectique, avec quelques titres légers, des textes durs, des raps de rôle racontant des histoires sombres, leur marque de fabrique, le duo toulousain prolonge cette école de rap tout public incarnée par Orelsan et d’autres. Renouveau du rap français, BigFlo & Oli délivre un premier album au flow rapide et chirurgical, tout en sachant rester mélodieux.

La semaine dernière, c’était Nekfeu, membre de plusieurs collectifs du rap français ; S-Crew, 1995, 5  Majeur et L’Entourage, qui dégainait son premier album solo, Feu. Avec également 18 titres, Nekfeu emmène le rap français ailleurs, distillant sur des instrus underground comme mainstream, des flows qui font glisser les mots, les laissant résonner jusqu’à ce qu’ils frappent l’esprit. Il joue sur leurs formes pour parvenir à rénover les codes d’une musique, transformant son flow en instrument à part. Les influences sont surprenantes et régénératrices, On passe d’un titre comme Le Horla, en référence à l’œuvre de Maupassant, à des punchlines littéraires : “je demande à la poussière comme John Fante“, nom d’un écrivain américain des années 40, dans le duo avec Alpha Wann baptisé Point d’interrogation. Morceau qui incarne probablement le meilleur feat de l’album. Ce pyromane textuel charge ses titres de références variées qui font la profondeur du disque. Au détour d’un discours de l’Abbé Pierre samplé sur Nique Les Clones, Pt. II, on surprend une phrase mentionnant Malcolm X sur Laisser Aller. Pour cette première livraison, 7 collaborations parsèment les 18 titres. On y croise Sneazzy, S-Crew, Amber-Simone, Nemir, S.Pri Noir, Alpha Wann…etc.  La petite surprise se trouve sur Reuf, où Nekfeu est accompagné au chant par Ed Sheeran. Bien qu’étonnant, le mélange crée une alchimie qui laissera pantois l’auditeur de rap. Nekfeu s’en sort à merveille, caressant les synthés pop de son flow élancé. Avec des textes puissants, traitant des sujets allant de la mort à la scolarité en passant par l’amour, des instrus envoutantes ou violentes, Nekfeu montre qu’il incarne la renaissance du rap français. Après tant de mauvais disques dans l’histoire, il était temps ! Feu dévoile toutes ses qualités de lyriciste et de rappeur, malgré plusieurs refrains maladroits sur l’amour. Si Bigflo & Oli produisent un rap conscient capable de toucher un large public,  Nek Le Fennek a ce talent de pouvoir intercaler entre deux titres populaires, un rap underground de qualité, imbibé du spleen de sa jeunesse, ses ambitions comme ses illusions. Le voilà qui s’installe dans l’histoire du rap français, avec ce premier solo, qui risque de brûler encore pour les années à venir.

Dernière nouveauté qui vient déranger la sphère musicale, le trio Set&Match avec ce premier long-format baptisé Cosy Bang Bang. Composé des trois membres Jiddy Vybzz, Bunk, Faktiss, ces trois Montpelliérains participent à la nouvelle vague du rap français, grâce à un flow sauvage et cool, accompagné par une prod sous électro impeccable. En effet, le groupe a su s’entourer en studio. On croise 9 beatmakers sur l’album ; Phazz, Lewis Cullen, Stwo, High Klassified, Habstrakt, Dave Luxe, Richie Beats et Twinztrack. Ces collaborations permettent au groupe de proposer une vision kaléidoscopique du rap, grâce à des mélodies savamment orchestrées. Avec plus de 80.000 abonnés sur Facebook, les rappeurs ont prouvés de quoi ils étaient capables, en montrant une formation tournée vers la scène, qui enchaîne les dates à travers le pays. Avec des titres comme Sunset, délicieuse mélodie estivale à écouter en intraveineuse au bord de l’eau, ou Chiens Sauvages, un rap véloce inspiré par le sentiment de liberté, le groupe démontre qu’on peut faire du bon rap et ce, bien qu’il soit léger ou pensif. Original et varié, le groupe, qui s’est confié à Libération en 2014, affirme avoir des influences variées, allant du rap américain (Asap Rocky, Kendrick Lamar) au rap français (Booba, Disiz) sans oublier, le jazz ou encore la pop. Les flows du trio s’enchevêtrent parfaitement entre eux, pour une alchimie séduisante. Set&Match touche le ciel avec Quoi de neuf, titre génial dans lequel leur rap hédoniste teinté d’une électro mélancolique. Les paroles désabusées du titre peuplent des lignes de synthétiseurs eighties languissants, pour un récit introspectif. Bref, Cosy Bang Bang est un condensé d’envie et d’ambition, un album doux-amer qui sait marier les tons sans fausse note, pour chiller cet Été.

Voilà un bien joli mois de juin pour le rap français, avec de très bons albums qui laissent présager d’un futur radieux pour la musique. Laissons le mot de la fin à Nekfeu, avec la dernière ligne du titre Égérie, qui résume bien ce phénomène :

“Tu vois, cette image qu’ont les gens du Rap ?
Nous, on va changer ça…”

Tendrement.